Il y a un mois, lors de son congrès annuel à Brighton, le Green Party of England and Wales, le parti écologiste britannique, a franchi un cap idéologique particulièrement révélateur en se déclarant « comme un parti antisioniste. » Non content de revendiquer cet antisionisme, il décide également que « le sionisme sera traité comme toute autre forme de racisme ».
Le Green Party remet ainsi au goût du jour une des recettes les plus indigestes de l’histoire des relations internationales. Sa motion n’est, en effet, qu’une pâle resucée de la tristement célèbre résolution 3379, adoptée par l’Assemblée générale des Nations unies le 10 novembre 1975, qui assimilait « le sionisme à une forme de racisme et de discrimination raciale ». Cette résolution, aussi outrancière dans sa formulation que stérile pour la cause palestinienne, fut finalement abrogée seize ans plus tard, le 16 décembre 1991, par la résolution 46/86, adoptée par 111 voix pour, 25 voix contre et 13 abstentions.
Mais c’est dans la manière de se prémunir contre toute accusation d’antisémitisme que la démarche des écologistes britanniques atteint son comble de perversité rhétorique. Par un procédé fallacieux, il prétend disqualifier par avance toute critique de sa position en dénonçant comme illégitime l’assimilation de l’antisionisme à l’antisémitisme : « Le Green Party rejette toute tentative visant à assimiler l’antisionisme à l’antisémitisme. » Pour paraître irréprochable, rien de tel que de dicter les termes dans lesquels il serait permis de d’être contesté. Une manière commode de s’ériger simultanément en procureur et en arbitre de sa propre cause. Et tant pis pour les Juifs ayant le malheur d’exprimer leur inquiétude envers les usages contemporains de l’antisionisme : ils se voient reprocher d’entretenir eux-mêmes l’antisémitisme ou de l’instrumentaliser pour disqualifier toute critique d’Israël. Leur inquiétude n’est plus entendue comme une préoccupation légitime digne de considération, mais disqualifiée comme une faute idéologique grave.
Le Green party affirme aussi que « les définitions de l’antisémitisme ne doivent pas assimiler l’identité juive à l’idéologie sioniste. Comme pour toute ethnie ou tout groupe confessionnel, aucune idéologie politique unique ne doit être attribuée à tout un peuple. » Toute l’habileté de ce procédé consiste à se draper dans un principe en apparence irréprochable – le refus d’assigner une identité politique à l’ensemble des Juifs – pour mieux soustraire sa propre condamnation du sionisme à tout examen critique. Il existe certes une minorité infime de Juifs antisionistes, comme il existe des Juifs indifférents au sionisme, et leur choix doit être respecté. Mais cette diversité ne peut servir de certificat d’innocence à toutes les expressions de l’antisionisme ni effacer une autre réalité : pour une immense majorité du monde juif, le sionisme représente bien davantage qu’une adhésion idéologique partisane : il incarne la possibilité concrète d’un refuge, d’une continuité historique et d’une existence collective affranchie de la dépendance envers la tolérance d’autrui.
Certes, tout cela se passe en Grande-Bretagne. Mais ce serait faire preuve de naïveté que de croire que cette dérive idéologique s’arrêtera aux falaises de Douvres. À l’heure de la circulation quasi instantanée des mots d’ordre politiques sur les réseaux sociaux, les frontières nationales ne constituent plus guère d’obstacles à la propagation de telles initiatives. Rien ne permet donc d’exclure que cette motion fasse rapidement des émules en Belgique, où l’antisionisme semble être devenu l’un des rares dénominateurs communs de mouvements politiques et militants que presque tout sépare par ailleurs. Il leur offre un terrain de convergence d’autant plus commode qu’il permet à chacun de rivaliser de radicalité sans avoir à en assumer le moindre coût politique.






