Antisionisme d’atmosphère et solitude des étudiants juifs

Nicolas Zomersztajn
Les répliques sismiques de l’attaque terroriste monstrueuse menée par le Hamas contre les civils israéliens se font sentir sur de nombreux campus en Europe où l’antisionisme radical se répand depuis longtemps. L’Université libre de Bruxelles (ULB) n’est évidemment pas épargnée par ce phénomène qui place ses étudiants juifs dans une situation particulièrement inconfortable et difficilement supportable.
Partagez cette publication >

À l’instar de nombreuses universités européennes et américaines, l’ULB est devenue un espace où s’épanouissent des mouvements et des personnalités résolument hostiles à Israël, et dont l’objectif déclaré est de mettre fin à l’État israélien d’apartheid. S’ils n’apportent pas de précision ni sur la nature ni sur les contours de l’entité censée remplacer Israël, leur volonté d’éradiquer « l’État sioniste d’apartheid » est évidente et elle traduit bien l’idée selon laquelle un monde sans Israël se porterait mieux. Cette focalisation obsessionnelle sur Israël glisse également presque chaque fois sur la haine des Juifs. « Au nom de la liberté d’expression, les autorités académiques tolèrent toute une série d’actes et d’événements (des conférences radicalement antisionistes et des modules de formations très unilatérales sur le conflit israélo-palestinien) qui en apparence n’ont rien d’antisémite, mais suscitent malgré tout un climat hostile aux étudiants juifs », estime Gad Deshayes, co-président de l’Union des étudiants juifs de Belgique (UEJB).

Les étudiants juifs ont surtout le sentiment que les autorités de l’ULB ne prennent pas au sérieux cette problématique. « Quand nous essayons d’attirer leur attention, elles nous font souvent sentir que nous exagérons et que nous sommes presque paranoïaques, voyant de l’antisémitisme partout », nous explique Gad Deshayes. « Comme l’antisémitisme prend essentiellement la forme de l’antisionisme sur le campus de l’ULB, les autorités académiques nous répondent qu’il s’agit d’une expression politique légitime pouvant s’exprimer librement. C’est la raison pour laquelle nous nous battons pour que la définition opérationnelle de l’antisémitisme utilisée par l’IHRA soit adoptée. Si on n’aborde pas l’antisémitisme sous l’angle de l’antisionisme, cela ne sert à rien aujourd’hui de mener des politiques de lutte contre l’antisémitisme. »

Hostilité systématique envers Israël

Mais ce n’est pas tout. Lorsque les responsables de l’UEJB signalent un incident, leur crédibilité est mise en cause par le biais de leur judéité. « Les autorités nous font remarquer à demi-mot que c’est parce que nous sommes juifs que nous réagissons contre ce qu’ils considèrent comme des manifestations de soutien à la cause palestinienne », déclare Gabrielle Piorka, co-présidente de l’UEJB. « Comme si nous avions une sensibilité exacerbée et un manque d’objectivité qui nous empêche d’envisager rationnellement une problématique aussi complexe que le conflit israélo-palestinien. La seule voix juive qu’elles acceptent est celle de Juifs antisionistes qui valident les discours de haine d’Israël. Ainsi, l’ULB peut dire qu’elle autorise la tenue de conférences ou de colloques sur l’antisémitisme, mais il suffit de lire le titre de ce type de journées d’études, notamment “Antisémitisme : combattre le feu avec le pyromane ? Ou comment Israël instrumentalise l’antisémitisme”, pour comprendre qu’elles s’inscrivent dans cette hostilité systématique envers Israël. »

Pourtant, de nombreux travaux académiques ont établi qu’il existe une relation quasi univoque entre les incidents d’antisémitisme et la haine centrée sur Israël. Cette nouvelle mutation

virulente et transmise de manière virale de ce que l’on peut appeler « l’antisémitisme de l’apartheid » est manifestement négligée par les autorités universitaires, parce qu’elle avance masquée sous la forme d’une critique politique légitime. Un exemple récent et précédant de quelques jours l’attaque terroriste sanglante du Hamas illustre parfaitement ce que vivent les étudiants juifs de l’ULB au quotidien, dans ce climat de délégitimation et de diabolisation outrancière d’Israël. Le 3 octobre dernier, une conférence intitulée « 4 mois de médecine à Gaza » était organisée sur le Campus Erasme de l’ULB par le Comac, le mouvement étudiant du PTB. Cette conférence faisait intervenir une médecin généraliste, membre du PTB, ayant effectué un séjour de quatre mois à Gaza en 2012, et travaillant aujourd’hui en Belgique pour Médecine du peuple, l’association des maisons médicales du PTB, ainsi qu’une doctorante en sciences politiques de l’Université de Mons, également membre de ce parti d’extrême gauche et ancienne présidente du Comac à Mons ayant passé deux semaines en Cisjordanie en juillet 2019. Intéressées par un témoignage sur les aspects de la médecine en zone de guerre, deux étudiantes en médecine à l’ULB françaises et juives y ont assisté.

Rapidement, elles ont eu l’impression de se retrouver dans une réunion de propagande anti-israélienne, et en aucun cas au cœur d’un débat sérieux sur la médecine à Gaza. Évoquant peu les questions médicales, l’intervenante de Médecine du peuple se contentait de propager son marxisme d’école primaire en expliquant que : « Il n’y a qu’une contradiction entre un peuple occupé et un occupant. Le reste n’étant que de fausses contradictions entre des partis politiques palestiniens. » Préfigurant les polémiques actuelles, elle a même précisé que : « Le Hamas n’est pas une organisation terroriste, ce sont des gens tout à fait corrects, ce sont des bons pères de famille ! » De nombreux propos d’une virulence et d’une haine assumée des Israéliens ont été prononcés par sa camarade doctorante, qui ne parlait pas d’Israël mais « des territoires de 1948 » et pour qui « ce qui se passe là-bas n’est rien d’autre qu’un génocide ». Durant cette conférence, cette dernière affirmait avec un aplomb déconcertant que « rien qu’en termes de morts, historiquement, il y a des millions de morts palestiniens », alors que tous les rapports officiels des institutions internationales font état d’un bilan de plus de 60.000 personnes côté palestinien depuis 1950.

« Nous étions tentées de réagir à chaque monstruosité qu’elles prononçaient, mais finalement, nous avons choisi de n’intervenir qu’au moment du débat en posant calmement une question sur base de ce qu’elles ont dit », se souvient Nathalie*, étudiante en cinquième année de médecine présente à cette conférence. « Lorsque j’ai pris la parole pour poser ma question et exprimer mon point de vue, j’ai été très vite huée, et un étudiant assis devant moi s’est retourné pour me dire avec véhémence que si je n’étais pas contente, il y avait une porte à droite et une porte à gauche pour sortir. Lorsque la conférence s’est terminée, l’immense majorité du public nous a jeté des regards sombres et deux étudiantes se sont même exclamées “elles sont là” en nous regardant. Nous leur avons alors suggéré poliment de poursuivre la discussion si elles le souhaitaient. Elles nous ont répondu que cela ne les intéressait pas de parler avec des grosses putes, et elles sont parties. » Deux étudiantes non-juives que Nathalie ne connaissait pas lui ont fait part de leur crainte à intervenir dans le « débat », ne souhaitant pas subir le traitement hostile que le public lui avait réservé. Pourtant, celles-ci avaient vite saisi que le propos des deux conférencières manquait cruellement de nuance. « Elles se sentaient piégées, car la question de la médecine à Gaza n’a pas du tout été abordée. Elles auraient aussi voulu entendre quelqu’un qui expose la situation de la médecine en Israël, mais elles ont compris que ce n’était que du bourrage de crâne », souligne Nathalie.

A lire également

Le CCLJ lance un bureau européen pour la libération des otages détenus à Gaza.

Incompréhension et insensibilité des autorités académiques

Consternée, Nathalie a écrit au doyen de la faculté de médecine et à la rectrice de l’ULB pour leur signaler cet incident. La réaction de cette dernière reflète évidemment l’insensibilité et l’incompréhension flagrante des autorités académiques face à ce que ces étudiantes ont subi. Invoquant la liberté d’expression, la rectrice de l’ULB n’a pas jugé utile de donner de suite à cet incident : « Je comprends parfaitement votre ressentiment. Cependant, c’est le sens même de la liberté d’expression que nous chérissons à l’Université de permettre que diverses manifestations, notamment politiques, y soient organisées, en toute liberté. Bien sûr, nous privilégions en tant qu’institution le débat contradictoire, mais nous ne pouvons empêcher que des manifestations de propagande ou peu contradictoires soient aussi organisées. » Et la rectrice de conclure qu’elle « conserve cela précieusement à titre personnel, mais n’entend pas mener une quelconque chasse aux sorcières pour empêcher que telle ou telle conférence, même peu respectueuse du libre examen, soit organisée à l’Université. »

En lisant la réponse de la rectrice, Nathalie et sa condisciple ont pris conscience que les autorités de l’ULB ne se préoccupent pas de ce qu’elles subissent au quotidien. Car cet incident n’a pas pris fin le soir de la conférence. « Je suis retournée sur le campus d’Erasme le lundi suivant l’attaque terroriste du Hamas », relate Nathalie. « J’avais décidé de travailler à la bibliothèque. Je ne suis pas restée longtemps, car je voyais que tout le monde me regardait de travers et parlait à mon propos. Il était impossible de me concentrer dans une ambiance aussi hostile. Je suis rentrée chez moi et depuis lors, je ne suis plus retournée sur le campus. En revanche, nous avons rejoint d’autres étudiants de l’UEJB, qui ont collé dans Bruxelles des affiches de soutien aux otages israéliens à Gaza. Malheureusement, elles ont très vite toutes été arrachées. Celles que j’ai collées du côté de la Bourse de Bruxelles ont même été arrachées dans les minutes qui ont suivi notre passage. »

La tournure prise par cette campagne d’affichage, « Kidnapped. Please help bring them home alive », en faveur des otages israéliens à Gaza illustre également ce climat délétère. Des membres de l’UEJB ont collé près de 1.500 affiches dans Bruxelles, mais l’immense majorité d’entre elles ont effectivement été arrachées dans les minutes et les heures qui ont suivi. Des appels à les arracher ont immédiatement circulé sur les réseaux sociaux. « Nous voulions recoller des affiches le lendemain, mais à cause de l’appel au djihad contre les Juifs lancé le vendredi, nous n’avons pas eu la possibilité de le faire », déplore Gad Deshayes. « Contrairement à tous les autres cercles étudiants, nous n’avons pas la possibilité de marcher sur le campus et de coller pacifiquement des affiches sur les murs. Nous avons renoncé à répéter cette opération, car au-delà des consignes de la sécurité communautaire, nous ne nous sentions pas en sécurité. » C’est un comble pour une université qui affiche fièrement sur ses signalétiques qu’elle est entre autres « ouverte et inclusive ».

Sentiment d’insécurité

L’ULB ne serait-elle plus un safe space (espace sécurisé) pour ses étudiants juifs ? « Ce sentiment d’insécurité et de peur est présent parmi les étudiants juifs », confirme Gabrielle Piorka. « Jusqu’à présent, je n’avais jamais ressenti la moindre peur à dire que je suis juive ni à laisser mon Magen David visible. Ce n’est pas apparu tout d’un coup avec l’attaque terroriste du Hamas, mais depuis que nous ne nous sentons pas soutenus par les autorités universitaires ni par certains de nos amis qui pensent que nous exagérons. Pourtant, quand je me promène dans les rues de Bruxelles ou sur le campus, je fais attention et je suis constamment sur mes gardes. Il n’y a rien de pire que de se sentir seul et abandonné à son sort quand on est menacé.

Dans ce climat malsain, nous nous posons fatalement la question de savoir si nous avons un véritable avenir en Belgique. »

Ainsi, les étudiants juifs de Bruxelles ont espéré une solidarité face à la haine qui les vise mais n’en ont guère trouvé. Comme le soulignent l’historien britannique David Hirsch et sa collègue américaine Hillary Miller dans l’article « Durban Antizionism: Its Sources, Its Impact, and Its Relation to Older Anti-Jewish Ideologies », (publié en avril 2022 dans The Journal of Contemporary Antisemitism), « les étudiants et les universitaires juifs sont ainsi aliénés d’un espace social auquel ils avaient le sentiment d’appartenir, par l’acceptation de l’idée que le sionisme était le principal racisme dans le monde et que les sionistes étaient des oppresseurs. » Ce sentiment d’aliénation est traumatisant, car il ne fait que renforcer l’idée insupportable que l’antisionisme radical (en tant qu’idéologie hégémonique à laquelle adhère ou craint de s’opposer la communauté universitaire) empêchera toute forme de solidarité envers les étudiants juifs s’ils sont menacés et attaqués.

S’abonner
Notification pour
guest
1 Commentaire
Le plus ancien
Le plus récent
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires
Dr Amos Zot
Dr Amos Zot
6 mois il y a

Il faut parler clairement. L’antisionisme depuis 1948 vise la destruction de l’Etat juif et est évidemment de l’ antisémitisme. Cessez de tourner autour du pot et de parler d’antisionisme radical ou de propos presque antisémites. La critique d’Israël peut être légitime si elle n’use pas du double standard mais il faut reconnaître que le double standard est quasi systématique dans les interventions relatives à Israël ou à ce conflit de la part de la RTBF, Le Soir, la DH, la Libre, les politiciens, les enseignants, les ONG,… La règle est l’antisémitisme et il y a quelques exceptions. Le seul moyen de lutter contre l’antisémitisme est évidemment d’appliquer la définition IHRA mais de prévoir des sanctions pour les propos antisémites tenus par des influenceurs ( politiciens, enseignants, journalistes, responsables d’ONG,…) ; 1 an de prison ferme et 5 en cas de récidive. Toutes les autres méthodes de lutte contre l’antisémitisme ont échoué depuis plus de 2000 ans. L’antisémitisme n’est pas une opinion mais un crime et cela ne concerne en rien la liberté d’expression. Certains antisémites veulent modifier la définition de l’antisémitisme comme ceux qui disent vouloir réduire les accidents de la route en faisant passer les limitations de vitesse de 120 à 200 km/h. A la décharge des recteur et professeurs de l’ULB, il faut reconnaître que les nazislamistes font régner la terreur et qu’il est dangereux d’intervenir pour défendre les Juifs et surtout Israël. Idem pour les Musulmans qui oseraient dire la vérité sur le conflit ou tout simplement que le Coran mentionne que Allah a donné Israël aux Juifs.

Découvrez des articles similaires

Le beau jeu de Tony Bloom

Actionnaire influent de l’Union Saint-Gilloise et propriétaire du club de Brighton & Hove, l’homme d’affaires anglais utilise aussi son influence à des fins philanthropiques dans la vie juive de son pays.

Lire la suite »

Le Juif de service

Le conflit au Proche-Orient a un effet secondaire rapidement visible au quotidien : il nous réassigne à nos identités respectives supposées. Pour qui n’aime pas verser dans le cloisonnement, cette atmosphère est évidemment étouffante. Comment faire pour ne pas se laisser enfermer ?

Lire la suite »