Regards n°1126

Dory Manor, Le Gorille, roman, Grasset, 315 p.

C’est par un roman que le narrateur choisit d’écrire à son père, Reinhard (oui, comme Heydrich !), mort depuis plusieurs années. Il fallait justement qu’il ne puisse le lire. Autre précaution, Manor, né à Tel Aviv en 1971, l’écrit en français, et non en hébreu ou en allemand, la langue natale de son père, vétéran du Shin Bet, et devenu Ezer à son arrivée en Eretz Israël. Enfin, il fallait que cela fût écrit à Berlin, justement à Berlin où l’auteur, finalement, a choisi de résider, en Allemagne, d’où sa famille est originaire, et où son père est né en 1930 Le lecteur ne tarde pas à comprendre pourquoi Manor tenait tant à ce que son père ne puisse le lire. C’est qu’il commence par le mettre à nu. Littéralement. Son obsession première est que son père n’était pas circoncis. Comment faisait-il en Israël pour se dissimuler aux regards des autres ? Quant au fils, gay, il contemple avec concupiscence, à l’occasion, à Berlin, les sexes masculins « intacts », donc réputés plus aptes au plaisir.

Manor est traducteur de son état, notamment de Descartes. Comment traduire, justement, le cogito, « je pense donc je suis », quand le verbe être, en hébreu, n’existe pas, en tout cas au présent. Absence d’un sexe circoncis chez son père, absence de l’être en hébreu. Ainsi vont les pensées de Dory Manor l’exilé, pensées qui se mêlent au souvenir de la Shoah, dans un indémêlable tourbillon. C’est pour s’éloigner de son père volage, aux innombrables maitresses, que Dory, jeune homme encore, a quitté Tel Aviv. Direction Paris, où il rencontre un jeune Israélien, Yossef, avec qui, des années plus tard, il retourne en Israël. Puis ce sera Berlin, où ne subsiste aucune trace de sa famille juive allemande. Voici donc, au total, un homme qui s’adresse à son père décédé, et dans une langue, le français, qu’il ne pourrait pas lire. Et qui, avec son compagnon, va vivre à Berlin, justement où son père est né. Tel est l’itinéraire sophistiqué de Dory Manor, qu’il nous livre, dans une belle langue, pour lui étrangère, mais qui est celle d’un véritable écrivain et poète, un écrivain israélien de langue française. À travers le destin des siens, d’abord de ses parents Ezer et Léa, c’est un peu celui d’Israël que nous traversons avec ce roman attachant (qui n’est pas un roman d’ailleurs, mais une chronique autobiographique, très peu complaisante au demeurant), l’Israël que nous aimons, devrais-je dire : que nous avons aimé ?

Quant au titre, le Gorille, il s’explique par le fait qu’Ezer avait été entre autres le garde du corps du général Moshé Dayan, le héros de la guerre des Six Jours. Le roman s’achève par un retour de Dory et Yossef à Tel Aviv. Ce qu’est devenu Israël apparait alors, à leurs yeux, d’une parfaite noirceur. Un happy end malgré tout : Dory est finalement à même, et pour la première fois, d’appeler son père Aba.

Écrit par : Henri Raczymow

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