« L’Ukraine, c’est bon pour les Juifs ? »

Joel Kotek
Si l’Ukraine fut une terre de sang pour les Juifs, elle est devenue depuis plusieurs années le pays d’Europe centrale et orientale le plus ouvert aux Juifs. Les heures tragiques que connaît ce pays imposent aux Juifs une solidarité sans faille. La défaite de l’Ukraine signifiera immanquablement une régression qui pourrait leur être fatale.
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Faut-il toujours tout analyser à l’aune des Juifs et d’Israël ? L’Ukraine, c’est bon pour les Juifs ? Qu’importe ! Le seul élément qui doit être pris en compte est de savoir ce qui est bon pour l’Ukraine et pour les Ukrainiens, juifs compris. Et ce qui est bon pour les Ukrainiens de toutes confessions est de pouvoir s’affranchir définitivement de la Russie. C’est le message que je vous livre à la suite d’un séminaire de recherches coorganisé à Kiev, début novembre, par le Mémorial de la Shoah de Paris, le Centre ukrainien d’Etudes de la Shoah, le Musée de la Guerre de Kiev et l’Institut d’Histoire d’Ukraine. L’objectif de cette rencontre initiée par Bruno Boyer (MS) et Anatolii Podolskyi (CUES) était de réfléchir sur les violences de masse perpétrées sur cette Terre de sang, pour reprendre l’expression de Timothy Snyder.

Certes, l’Ukraine fut avec la Pologne notre Terre de sang par excellence. Que reste-t-il, en effet, de cette formidable judaïcité qui compta plus de 1,5 million de Juifs avant la Shoah ? Peu de choses. Les estimations varient entre 50.000 et 300.000 âmes. En cause, évidemment la Shoah et le régime soviétique qui força à l’exil la majeure partie des survivants de la Shoah. La simple évocation des noms des villes martyres ukrainiennes ne manque pas de susciter nostalgie et tristesse. Ce qui a été, n’est plus : pensons à la mythique Odessa qui compta jusqu’à 37% d’habitants juifs, à Berditchev la ville de Vassili Grossman et sa population juive majoritaire (80%), à Nikolaïev où naquit le célèbre rabbin Loubavitch Menahem Mendel Schneerson, à Donets (Stalino) où naquit le refuznik Natan Sharansky, à Kherson (20% de Juifs), à Lvov/Lemberg/Lviv qui compta jusqu’à un tiers de citoyens juifs où se formèrent au droit international Raphaël Lemkin, le père du concept de génocide et Hersch Lauterpacht, celui de crime contre l’humanité et bien sûr à Kiev, la ville Golda Meir, du pianiste Vladimir Horowitz, de l’écrivain Ilya Ehrenbourg, de l’acteur Solomon Mikhoëls, assassiné par les sbires de Staline. La ville de Kiev fut liée dès son origine à celle des Juifs puisque l’une des premières mentions de la ville figure dans un document du 10e siècle, trouvé dans la genizah de la synagogue du Caire. Tout cela a été anéanti.

Shoah par balle et nationalistes antisémites

L’Ukraine fut le terrain par excellence de la Shoah par balle qui emporta près de 900.000 Juifs ukrainiens. En témoigne le massacre de Babi Yar perpétré dans la banlieue de Kiev les 28 et 29 septembre 1941 Là, près de 33.771 Juifs furent assassinés en l’espace de deux jours. Si Auschwitz désigne pour les Occidentaux le symbole de la catastrophe, c’est Babi Yar qui le symbolise à l’Est. Un massacre de sang-froid inégalé. Si la tuerie fut l’œuvre de la SS et des Einsatzgruppen, le fait est qu’ils furent largement épaulés par des unités de la police auxiliaire ukrainienne liée notamment à l’Organisation des Nationalistes Ukrainiens (OUN). Cette organisation ultranationaliste, créée en 1929 par Stepan Bandera, entretint dès les années trente une étroite proximité idéologique avec le nazisme avec lequel elle partagea une égale haine des communistes et des Juifs. L’entrée en guerre des nazis contre l’URSS fut perçue comme une divine surprise pour le mouvement bandériste. Dès les premiers jours de l’opération Barbarossa, les activistes de l’OUN en profitèrent pour fomenter de leur propre chef des massacres de Juifs, à l’exemple du pogrome de Lvov, début juillet 1941. Si les dirigeants de l’OUN, à l’exemple de Bandera et de son adjoint Iaroslav Stetsko furent internés par les nazis qui n’envisageaient pas d’accorder l’indépendance à l’Ukraine, des milliers de ses membres participèrent sans réserve au massacre des Juifs dans une indifférence quasi générale. Le souci de l’organisation de débarrasser l’Ukraine de ses Juifs est indéniable. En témoigne la biographie que rédigea en août 1941 depuis sa… prison, Stetsko, le numéro deux du parti et Premier ministre éphémère de la République indépendante d’Ukraine : « Bien que je considère que c’est Moscou, qui en fait tient l’Ukraine en captivité, et non pas les Juifs, comme l’ennemi principal et décisif, je considère tout de même pleinement le rôle indéniablement nuisible et hostile des Juifs, qui aident Moscou à asservir Ukraine. Je soutiens donc la destruction des Juifs et la pertinence de l’apport des méthodes allemandes d’extermination des Juifs en Ukraine, plutôt que de tenter de les assimiler ».

Un Président et des Premiers ministres juifs

Est-ce à dire qu’il nous faudrait renoncer à soutenir l’Ukraine aujourd’hui ? En aucune manière, et ce pour de nombreuses et évidentes raisons. Tout d’abord, si l’Ukraine, tout comme d’ailleurs la France et la Belgique eut son lot de collaborateurs (250.000), il y eut bien davantage d’Ukrainiens qui combattirent au sein de l’armée rouge (sept millions). La population ukrainienne a payé un lourd tribut à l’occupation et a massivement participé à la libération de son territoire et à la victoire contre le nazisme. Enfin, les Ukrainiens d’aujourd’hui ne sont pas ceux d’autrefois. Ensuite une évidence : jusqu’à l’entrée des forces d’invasion russes en février 2022, il faisait bon d’être juif en Ukraine : c’est dans ce pays que se situe, en l’occurrence à Dnipro, le plus grand centre communautaire juif du monde. Ensuite, L’Ukraine contemporaine est aujourd’hui le pays d’Europe centrale et orientale le plus ouvert aux Juifs comme en témoigna, en 2018, une vaste enquête diligentée par le PEW Research Center. On y décèle des représentations antisémites quatre fois moindre que les Roumains, trois fois moindre que les Russes, les Tchèques, les Polonais.

Pourcentage d’adultes déclarant qu’il n’accepterait pas les Juifs comme concitoyens. ©Pew Research Center

Aussi n’est-ce pas un hasard qu’ils se sont donné un président (et un ministre de la Défense) d’origine juive, sans oublier deux Premiers ministres juifs (Volodymyr Groysman et Yukhym Zvyahilsky). Quelle différence avec sa voisine polonaise où le moindre soupçon de judéité vous ôte tout espoir de faire de la politique.

Pour terminer, il faudrait encore souligner à toutes fins utiles que la Shoah fut évidemment l’œuvre du peuple allemand avec lequel les Juifs et les Israéliens ont désormais d’excellentes relations. Si quelques historiens rencontrés lors du colloque se sont refusés à condamner les mouvements collaborationnistes, c’est exactement pour les mêmes raisons qu’en Flandre ou qu’en Croatie. A leurs yeux, Stepan Bandera se serait certes fourvoyé avec les nazis, mais pour une noble cause, celle de l’intérêt supérieur de la Nation avec un grand N. D’autres historiens reconnaissent évidemment le caractère problématique que pose ce supposé père de la nation ukrainienne qui, rappelons-le, a désormais une avenue dédiée dans la ville de Kiev. Sans nier les crimes de l’OUN et de l’UPA à l’encontre des Juifs et des Polonais, ils soulignent le contexte de violence extrême, d’ensauvagement de l’Ukraine stalinienne. Comment oublier que Staline, soucieux à l’instar d’un Poutine, de détruire l’Ukraine en tant que nation organisa une famine qui emporta près de quatre millions de ses habitants. L’Holodomor. De-là, à considérer (bien à tort) les nazis comme des libérateurs, il n’y eut qu’un pas que franchirent sans guère de peine les milieux ultranationalistes préalablement acquis au fascisme. Cette erreur fatale fut commise dans tous les territoires conquis par les nazis, de la Croatie à la Flandre où pourtant aucun phénomène comparable à l’Holodomor se produisit. Loin de là. Y eut-il en Belgique un seul citoyen exécuté du fait de son appartenance ethnique ou religieuse ? L’appel à la collaboration avec l’ennemi n’en fut pas moins important tout comme les velléités de réhabilitation de ses artisans comme en témoignent les hommages qu’ils leur sont rendus, certes en catimini, en stoemelings.

Au-delà de ces carambolages mémoriels, les discussions entre historiens ont permis de prendre la pleine mesure des avancées en termes de devoir d’histoire et de travail de mémoire. En 2022, un réalisateur ukrainien, Sergei Loznitsa, a réalisé un documentaire sans concession sur le massacre de Babi Yar ; la complicité des collaborateurs ukrainiens n’est absolument pas occultée. Le site même de Babi Yar est un autre exemple d’avancée mémoriel. Rappelons ici qu’à l’instar d’Auschwitz-Birkenau, le site de la martyrologie des Juifs ukrainiens fut pendant toute la période communiste totalement déjudaïsé. Les victimes juives étaient présentées comme des « citoyens soviétiques pacifiques ». Tout est bien différent aujourd’hui : jusqu’à l’excès sans doute. Près de 32 monuments s’y côtoient dans une sorte de capharnaüm peu lisible. Toutes les victimes du nazisme sont honorées, y compris les quelques activistes de l’OUN exécutés par les nazis ! Si tout est loin d’être parfait, le martyre des Juifs de Kiev est bien documenté. À l’évidence, les historiens comme les politiques ukrainiens sont à l’écoute du monde. Gageons que la guerre de survie qu’ils livrent à l’ogre russe et qu’on espère victorieuse, leur permettront de mettre en avant des figures autrement réellement héroïques (on songe évidemment à Zelenski) et, de-là, reléguer la clique de Bandera dans les oubliettes de l’histoire. 

Si l’Ukraine fut une terre de sang pour les Juifs, les heures tragiques que connaît ce pays (les crimes de guerre et contre l’humanité se comptent par milliers) nous imposent une solidarité sans faille. Les Ukrainiens sont nos frères. Leurs valeurs sont les nôtres. La défaite de l’Ukraine signifiera immanquablement une régression qui pourrait nous être fatale. Il est dommage que les dirigeants israéliens, contrairement aux dirigeants européens, ne l’aient pas compris. Leur désinvolture à l’égard de l’Ukraine est interpellant. Les Israéliens se voilent la face comme naguère « les Nations » face à la Shoah : service minimum au nom d’intérêts nationaux bien compris[1]. Est-ce éthiquement justifiable ? Qu’Israël ne livre pas d’armes offensives à l’Ukraine est compréhensible dans le contexte du chantage russe en Syrie, mais quid du dôme de fer, un système d’armes purement défensif ? Il serait temps qu’Israël tire les leçons de la Shoah ou arrête de prendre le monde à témoin.

[1] Ce strict réalisme politique explique aussi pourquoi l’Etat des rescapés de la Shoah n’a toujours pas reconnu le génocide des Arméniens mais livre depuis des années des armes offensives à l’Azerbaïdjan. Au nom de quelles valeurs ?

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Reichert
Reichert
1 mois il y a

L’article sur l’Ukraine est très intéressant.
Questions à Joël: C’est quoi être “d’origine juive” ? Qu’on a cessé de l’être ? Est-ce le cas du président ukrainien ? A mon avis on est juif ou on ne l’est pas. Le terme origine ne convient jamais.

KOTEK
KOTEK
1 mois il y a
Répondre à  Reichert

T’as pas tort mais …

pskop
pskop
1 mois il y a
Répondre à  Reichert

En effet, si l’on est d’origine … c’est qu’on ne l’est plus. Je suis d’origine polonaise mais je ne suis pas polonais.

Claude Fastré
Claude Fastré
1 mois il y a
Répondre à  pskop

Être d’origine de nationalité polonaise mais avoir choisi de changer de nationalité n’a absolument rien à voir avec le fait d’être juif ou non.
Être né dans une famille juive pendant ou peu après la guerre 40/45 n’a rien à voir avec une nationalité.
Être juifs de la diaspora et avoir été contraints de taire et cacher ses origines juives à eu pour résultats que nombre d’enfants de ces familles rescapées et/ou cachées sont devenus non-pratiquants par la force des choses. Cela ne signifie absolument pas que nous ne sommes ad Juifs, quoique l’ultra orthodoxie israélienne ou autre essaye d’imposer .
Nous sommes Juifs intrinsèquement et que nous soyons pratiquants ou non, rien ne nous protège des insultes et ironies mal placées antisémites.
Qu’aurait fait Israël sans tous ces soi-disants non juifs de la diaspora ?

Sam
Sam
1 mois il y a

La position israélienne est une illusion temporaire. La Russie est engagée de plus en plus avec l’Iran, et fournira des armes jusque là refusées en échange d’un support qui est celui d’un gangster (l’Iran) envers un autre gangster (la Russie).
Les drones iraniens ne sont pas stratégiques, mais c’est un rare transfert d’armes utiles à la Russie, qui est devenue un paria, comme l’Iran. Penser d’ailleurs que la Russie était une puissance garante envers l’Iran dans la négociation nucléaire, a été une autre illusion, du monde occidental cette fois.
Pourquoi la Russie aurait elle un intérêt quelconque à ce que le pétrole iranien revienne sur le marché mondial ? Plus le marché des hydrocarbures est tendu, plus la Russie profite des prix élevés lorsqu’elle vend sa propre production. Il n’y aura donc pas d’accord avec l’Iran, ce qui lui permet d’avancer en catimini vers la bombe, dont on voit bien l’effet de sanctuaire qu’elle procure aux gangsters (Corée du Nord, Russie).
Au final, Israël sera confronté à la Russie en Syrie, et apportera sa pierre à la défense de l’Ukraine. Je dirais enfin, car la tolérance entre Israël et la Russie est antinaturelle pour un pays démocratique. Les russophones israéliens savent bien ce que vaut un accord avec la Russie, c’est celui du racketté avec le mafieux.
L’essence du pouvoir russe, que l’on ne comprend toujours pas en Occident, est qu’il s’agit d’un continuum entre pouvoir politique et mafia russe, via les services secrets (FSB, GRU). Poutine est le capo di tutti capi. Il n’y a pas de contre-pouvoir dans ce système d’allégeance médiéval, où même les oligarques paient la moitié de leurs profits au Kremlin.

Kahn
Kahn
1 mois il y a

Attention, Israël ne peut pas prendre une position tranchée dans ce conflit sans se mettre en danger. Les liens avec la Russie sont aussi fort qu’avec l’Ukraine, avec une population importante issue de ces deux pays. Et puis la Russie est omniprésente en Syrie et la capacité de l’aviation israélienne d’agir contre l’Iran et ses alliés en Syrie serait mis en cause par un rapprochement avec l’Ukraine.

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