Face aux assauts contre la mémoire et la vérité depuis le 7-Octobre, l’ouvrage collectif Un Orient compliqué (Éditions Plon), soutenu par la Fondation pour la mémoire de la Shoah, la Fondation Jean-Jaurès et la Fondapol, éclaire la complexité du conflit israélo-palestinien. Un ouvrage de référence savant et civique.
Depuis les massacres du 7 octobre 2023 et la guerre massive qui a suivi à Gaza, tous les regards sont tournés vers cet « Orient compliqué », dont parlait le général de Gaulle, avec des idées parfois trop simplistes. Par exemple, parmi ceux qui agitent des polémiques et s’époumonent à crier « From the river to the sea », sans bien identifier de quel fleuve et de quelle mer il s’agit, combien savent que l’Etat d’Israël (22.000 km2) a une superficie bien inférieure à celle de la Belgique ou que la Vieille Ville de Jérusalem fait moins de 1km2 ? « L’ignorance est le terreau de l’intolérance, de la haine et du fanatisme », écrivent en prologue Laurent Cohen de la Fondation Jean-Jaurès, Dominique Reynié de la Fondapol et Pierre-François Veil de la Fondation pour la mémoire de la Shoah, à l’origine du projet. Après avoir réalisé une série de vidéos et podcasts à destination des parlementaires français, les experts sollicités ont repris leurs travaux pour livrer en dix chapitres courts des clés de compréhension sur les dimensions à la fois historiques, géographiques, géopolitiques et sociologiques du conflit.
Les auteurs éclairent ainsi les notions clé de frontières, de réfugiés et de colonialisme. Sur le mot « Palestine », Jean-Claude Lescure rappelle qu’il a été forgé par les Romains lorsqu’ils ont écrasé la dernière révolte juive, menée par Bar Kokhba. Une terminologie perpétuée des siècles jusqu’au mandat britannique en 1920 sans savoir ce qu’elle recouvrait au départ : « en 132 est inventée à proprement parler la Palestine et, en conséquence, la dénomination les Palestiniens. Sachant que les Palestiniens de 132 sont pour grande partie des juifs, avec des minorités grecques, samaritaines, etc. » Quant aux Palestiniens actuels, plusieurs chapitres s’appliquent à les restituer dans la pluralité de leurs expériences politiques : Palestiniens de Cisjordanie, réfugiés de Jordanie, de Gaza… Quand une nation juive a commencé à se reconstituer, c’est « en tant qu’Arabes » qu’ils s’identifiaient alors, avec pour adversaire « ni le sionisme, ni l’impérialisme britannique mais… l’Empire ottoman », rappelle Denis Charbit. Dans son chapitre sur le sionisme, Alain Dieckhoff souligne combien ce mouvement politique né à la fin du XIXe siècle en Europe de l’Est, a pour « raison existentielle » de donner un refuge aux Juifs persécutés, un « asile de nuit » disait Max Nordau, devenu vital après la Shoah. D’où le choc traumatique pour les Juifs du monde quand le refuge s’est effondré lors des massacres du Hamas, analyse Danny Trom, tandis que « le 7-Octobre a atteint le juif dans l’Israélien, alors qu’il pensait avoir dépassé la condition dont il est issu ».
Accepter que certains dilemmes soient insolubles
Trois grands sujets traversent le livre, balayant les simplismes. Tout d’abord, sur le conflit israélo-palestinien, les auteurs montrent la complexité des réalités où se succèdent, sur le temps long, des périodes de confrontation armée et des moments d’apaisement, voire d’accords, avec souvent les mêmes acteurs, les « faucons » se transformant en « colombes ». D’autre part, s’agissant du stéréotype d’un monde arabe acquis à la cause palestinienne, une réalité beaucoup plus contrastée émerge, notamment en étudiant l’Egypte, la Jordanie et les pays du Golfe, tiraillés entre la solidarité des opinions publiques et les stratégies de coopération, parfois très poussée, de leurs dirigeants avec l’État juif.

Enfin, concernant l’internationalisation du conflit, le livre montre combien le débat peut être empreint de passions et de désinformation de tous côtés. Ce n’est pas l’ONU qui a créé Israël mais les Israéliens qui ont pris leur destin en main, rappelle Bruno Tertrais, en appliquant non pas un « projet colonial » mais « décolonial ». Analysant les positions diverses de la France dans la région, Frédérique Schillo explique que « par son histoire, sa culture, sa démographie mais aussi ses intérêts au Moyen-Orient, la France ne pourrait être réduite à une position unique ou univoque, simple ou linéaire ».
L’ancien ambassadeur de France en Israël, Eric Danon invite à accueillir la complexité de ce conflit, en acceptant que certains dilemmes soient insolubles : « La paix ne naîtra ni de l’oubli des blessures ni de la négation des peurs, mais de la reconnaissance lucide des réalités, de la responsabilité politique et d’un engagement diplomatique patient. »





