Derrière ses souvenirs de journaliste culturel, Serge Kaganski dévoile dans 32 ans, une vie Inrocks (Éditions Braquage), le récit plus personnel d’une identité juive façonnée par la République, le rock, une passion vibrante pour le cinéma, le miroir obsédant de l’Amérique et l’ombre persistante de la Shoah.
Des décennies durant, Serge Kaganski aura incarné une certaine idée de la critique culturelle : érudite sans être pesante, politique sans être doctrinaire, amoureuse des œuvres sans tomber dans la dévotion. Autant de bonnes raisons pour lesquelles, il y a une quinzaine d’années, l’auteur de ces lignes, signant son entrée aux Inrockuptibles, faisait des pieds et des mains pour rencontrer son glorieux ainé. Kaganski ? Toute une époque. Et peut-être un monde englouti aussi…
Cofondateur des Inrockuptibles, compagnon de route d’une génération qui fit du rock, du cinéma et de la littérature des instruments de lecture du monde, Serge Kaganski publie 32 ans, ma vie Inrocks, formidable récit de souvenirs, de rencontres et de méditations sur une époque où la critique culturelle se vivait encore comme une bénédiction et un sacerdoce. Plus que tout autre titre de la fin des années 90 et 2000, le magazine au sein duquel il officiait incarnait une haute idée de la curation culturelle à gauche. D’Assayas à Weitzmann, de Fevret à Bourmeau et jusqu’à Siankowski, une curieuse bande de lettrés distillait, aux Inrocks, avis, coups de cœur et anathèmes. De la partie dès la création du titre qui avait, à ses origines, l’allure d’un fanzine, Kaganski déroule au fil des chapitres ses souvenirs de plumitif. En résulte un livre touchant, d’une transparence rare. Un peu comme si Rousseau avait écouté Springsteen puis les Smiths, visionné à haute dose la Nouvelle Vague, le Vieil puis le Nouvel Hollywood et usé sa plume dans un monde fascinant, grisant mais injuste à compter des années 1980.
Au fil des pages, le récit se concentre moins sur la trajectoire d’un magazine que sur le récit d’une sensibilité. En filigrane, on lira avec intérêt les réflexions juives laïques de l’auteur qui, derrière les fascinantes anecdotes de backstage, les souvenirs hollywoodiens, les rencontres avec Bob Dylan, David Lynch ou Chantal Akerman, propose une interrogation plus intime. Au détour d’un chapitre, Kaganski lui-même finit par formuler son intuition : « Les critiques culturels sont des talmudistes qui s’ignorent. » La formule est belle. Plus qu’un trait d’esprit, elle dit quelque chose de profond sur cet homme et son parcours. Minoritaire par essence, Kaganski vient de loin. Il se décrit lui-même comme un « Juif non pratiquant. Juif non communautaire. Juif non religieux. Juif athée » élevé loin de la synagogue, nourri par l’école républicaine. S’il revendique une identité juive culturelle, diffuse et intellectuelle, il mesure combien son métier revient à comprendre, analyser, disséquer, remettre en cause, couper les cheveux en quatre, débattre. Matthieu Pigasse sera ravi d’apprendre que le magazine dont il est devenu propriétaire ressemble à s’y méprendre à une yeshiva !
Blum, Levinas, Singer, Roth, Allen, Gainsbourg, Ophuls, Ringer, Lanzmann, les frères Coen, Mendes-France, Veil et Aron plus que Sartre… De pages en pages s’étoffe la longue liste des obsessions et autres références de l’auteur. Une généalogie plus esthétique qu’orthodoxe, complétée de figures connexes où Rocard et Jospin occupent des places de choix.
Marxiste tendance Groucho
Reste que la judéité « assumée » de ce marxiste tendance Groucho se joue « sans en faire une obsession tribale ». Avant le repli autarcique et la balkanisation en une myriade de communautés religieuses, ethniques, culturelles ou sociales, cette posture fut familière et largement partagée. En se racontant, Kaganski décrit nombre de ses contemporains d’après-guerre, juifs (ou pas), universalistes, laïques, méfiants à l’égard des assignations identitaires, persuadés que la citoyenneté républicaine et la culture commune suffiraient à dissoudre les appartenances dans un horizon plus vaste. Pour notre homme, cet universalisme n’a rien d’abstrait : il s’incarne dans un appétit vorace pour la création, les débats, les idées. C’est peut-être là que le livre devient le plus intéressant : au carrefour de l’identité et de sa réécriture. 32 ans, ma vie Inrocks n’est pas seulement le récit d’une aventure journalistique glorieuse, c’est aussi et surtout le portrait d’un critique rock pareil à un gentilhomme de la Renaissance ou des Lumières, d’un intellectuel embrassant toutes les Humanités, persuadé que Leonard Cohen, Jean-Luc Godard ou Eric Cantona aident à comprendre l’époque. Du souvenir de ses grands-parents disparus entre Varsovie et Majdanek aux matzo-ball soups avalées à la cantine de la MGM, Kaganski a roulé sa bosse. Le rock et le cinéma auront chez lui tenu lieu de synagogue.





