Regards n°1126

De la démocratie en Palestine : le fragile retour aux urnes

Entre les ruines de Gaza et les bureaux de vote de Cisjordanie, les élections municipales palestiniennes ont ravivé une scène politique que beaucoup pensaient éteinte. Malgré la guerre, les divisions internes et près de vingt ans sans scrutin national, des centaines de milliers de Palestiniens se sont rendus aux urnes le 25 avril, révélant moins un soutien au Fatah qu’un désir persistant de participation politique et d’alternative démocratique.

Au lendemain des élections municipales palestiniennes, le Fatah a célébré une « victoire écrasante ». Selon le parti de Mahmoud Abbas, ce scrutin est un « référendum en soutien à sa politique et à sa vision nationale ». Pourtant, derrière ce narratif partisan, ces élections ont surtout mis en lumière une société palestinienne à la recherche d’un espace politique. Le 25 avril, dans les rues de Ramallah, les Palestiniens ont pris le chemin des urnes pour la première fois depuis la guerre à Gaza. Dans la capitale de l’Autorité palestinienne, tout comme dans les grandes villes de Naplouse, Jénine ou Hébron, l’affluence était visible. Même à Gaza, au milieu des tentes, des déplacés et des bâtiments détruits, les résidents de Deir el-Balah ont voté. Pour la première fois depuis plus de vingt ans, des Gazaouis ont pu participer à une élection tenue par l’Autorité palestinienne. Avant ce jour et durant des semaines, les affiches des différentes listes ont habillé les murs des 183 villes et villages concernés. En Cisjordanie, plus d’un million d’électeurs ont été appelés aux urnes et 365 listes électorales étaient en compétition. Les fidèles de Mahmoud Abbas ont fait face à une génération de jeunes Palestiniens voulant faire entendre leur voix.

La campagne s’est jouée sur des préoccupations beaucoup plus concrètes. Les candidats ont mené campagne sur les enjeux municipaux classiques : état des routes, collecte des déchets, accès à l’eau ou transparence des administrations locales. Dans les villes et villages concernés, ces débats portaient moins sur la guerre que sur le quotidien de ses habitants. Pourtant, derrière ces préoccupations locales, le scrutin du 25 avril a rapidement pris une dimension plus large. Avec un taux de participation de 53 %, malgré les appels au boycott du Hamas et du FPLP, ces élections ont mis en exergue un sentiment que beaucoup pensaient disparu après des années de divisions internes, de paralysie politique et de guerre : une soif d’implication politique. « Dans toute société, il existe un noyau dur d’abstentionnistes qui ne vote jamais », explique Samer Siniljawi, membre du Fatah et opposant à Mahmoud Abbas. Selon lui, une partie importante des 47 % de non-votants relève davantage de cette abstention structurelle que d’un rejet du scrutin lui-même. « L’influence des courants les plus radicaux dans la société palestinienne reste inférieure à 25% », estime-t-il.

Plus qu’un vote d’adhésion au Fatah, ces municipales ont surtout mis en lumière l’existence d’un espace politique palestinien que beaucoup pensaient disparu. Avec 53,4 % de participation en Cisjordanie, le scrutin d’avril 2026 s’inscrit presque exactement dans la continuité du second tour des municipales de 2022 organisé dans les grandes villes palestiniennes, qui avait déjà enregistré 53 % de participation. Après des années sans élection nationale, de divisions entre le Hamas et le Fatah, de défiance envers les institutions et, désormais, d’une guerre qui bouleverse profondément la société civile, le simple fait que des milliers de Palestiniens se soient déplacés pour voter revêt une portée particulière.

Une crédibilité institutionnelle préservée

« Cette élection prouve que la Commission centrale des élections est capable d’organiser non seulement des élections locales, mais des élections nationales et des élections présidentielles », estime Samer Sinijlawi qui appelle depuis de longues années à plus de transparence et de démocratie au sein des institutions palestiniennes. Dans un paysage marqué par près de vingt ans sans scrutin législatif, le bon déroulement du vote a été perçu par plusieurs observateurs comme le signe que les institutions palestiniennes conservent encore une capacité d’organisation et une certaine crédibilité. Pour cet activiste, la Commission centrale électorale a joué un rôle central dans cette réussite. « C’était une élection équitable car je pense que l’organisation de cette commission était parfaite », affirme-t-il.

Le bon fonctionnement technique du scrutin n’a toutefois pas empêché certaines formes d’intervention politique en faveur des listes soutenues par le Fatah et l’Autorité palestinienne. « Les listes officielles étaient soutenues à 100 % par Ramallah et ses institutions », explique Sinijlawi, évoquant l’utilisation de locaux et de ressources de l’Autorité palestinienne durant la campagne. Selon lui, ces pratiques échappent largement au contrôle de la Commission électorale. Il cite notamment le cas d’Hébron, où « 7.000 agents des forces de l’ordre et leurs proches ont voté sur instruction en faveur d’une certaine liste ». Malgré ces déséquilibres, ce vote reste, à ses yeux, la démonstration qu’un processus électoral palestinien demeure possible.

Samer Sinijlawi est une figure singulière de la politique locale. Ancien militant du Fatah durant la première Intifada et emprisonné pendant plusieurs années par Israël alors qu’il était adolescent, ce Hiérosolymite est devenu au fil des décennies l’un des principaux défenseurs d’une ligne réformatrice, libérale et pragmatique au sein du camp palestinien. Aujourd’hui critique du Président Mahmoud Abbas et de la concentration du pouvoir au sein de l’Autorité palestinienne, il plaide pour l’émergence d’une nouvelle génération politique capable de convaincre les Israéliens qu’un partenaire pour la paix existe encore. Lors du dernier scrutin, il a cherché à faire éclore les voix jeunes, libérales et pragmatiques au sein de la société palestinienne. « Il y a une véritable tendance modérée qui dit non au Hamas et à Mahmoud Abbas au sein des nouvelles générations », affirme-t-il. « J’ai d’ailleurs soutenu une dizaine de ces listes et toutes ont gagné. Elles forment aujourd’hui un noyau qui peut être la base du prochain groupe politique palestinien. Un groupe libéral et démocratique qui croit au droit de vote, à l’importance de la participation dans la vie politique et au droit à la liberté d’expression », ajoute-t-il.

Pour autant, Samer Sinijlawi sait bien que ces municipales ne marquent pas la fin politique imminente de Mahmoud Abbas. Mais pour cet opposant de longue date au Président palestinien, le scrutin démontre qu’une alternative commence à émerger dans une société privée d’élections nationales depuis près de vingt ans. “Ces élections aujourd’hui, pour les Palestiniens, sont un moyen de faire entendre leur voix sur leur destin”, insiste-t-il. À ses yeux, les municipales du 25 avril démontrent surtout qu’un changement politique reste possible, même dans un système largement verrouillé autour de Mahmoud Abbas et de son entourage.

Une élection sous les tentes de Gaza

À Deir el-Balah, seule localité de la bande de Gaza où les élections municipales ont finalement pu se tenir, le scrutin s’est déroulé dans un décor de guerre. Au milieu des tentes, des déplacés et des bâtiments détruits, les Gazaouis ont voté pour la première fois depuis plus de vingt ans dans une élection organisée sous l’égide de l’Autorité palestinienne. La tenue même de ce scrutin relève du symbole : ne grande partie de la bande côtière, de Rafah à Beit Hanoun, n’étant plus en mesure d’organiser un vote après des mois de bombardements et de déplacements massifs de population.

Seuls 70.000 électeurs ont finalement été inscrits dans cette ville devenue l’un des rares centres urbains encore relativement fonctionnels de Gaza. La participation n’y a atteint que 22,7 %, un chiffre bien inférieur à celui observé en Cisjordanie, mais difficile à interpréter dans un territoire profondément désorganisé par la guerre. Dans ce contexte, le scrutin avait davantage valeur de test politique et symbolique que de véritable démonstration démocratique. Officiellement, aucune des listes en compétition ne s’est présentée sous l’étiquette du Hamas ou du Fatah. Toutes revendiquaient une approche « indépendante », centrée sur la gestion locale et les besoins du quotidien. Mais dans l’enclave palestinienne, lieu où les affiliations politiques et familiales structurent encore largement la société, chacun connaissait les proximités des candidats.

Samer Sinijlawi juge particulièrement révélatrice l’attitude du Hamas après l’annonce des résultats. « Quand le nouvel organe élu est arrivé au pouvoir, le Hamas lui a remis l’autorité », souligne-t-il. « Par ce geste, le Hamas envoie un autre signal. Il est prêt à remettre toute l’autorité à Gaza. Mais il faut cependant quelqu’un pour recevoir cette autorité. »

Pour l’opposant palestinien, le mouvement islamiste cherche ainsi à montrer qu’il n’entend pas nécessairement conserver seul le contrôle administratif de l’enclave après la guerre. Encore faut-il, selon lui, qu’une alternative palestinienne crédible et organisée soit capable d’assumer cette transition. À ses yeux, le conseil municipal élu à Deir el-Balah constitue justement un premier modèle de cette possible relève : une structure locale composée d’indépendants, de figures proches du Fatah mais non affiliées à sa direction officielle. Des politiques capables de gérer les affaires civiles sans être directement contrôlées ni par le Hamas, ni par l’entourage de Mahmoud Abbas.

Écrit par : Jérémie Renous

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