Regards n°1126

Quand la santé de Netanyahou devient un fait politique

Après avoir longtemps dissimulé son état de santé, le Premier ministre Netanyahou a choisi de le politiser. Au risque d’en faire un sujet dans la campagne électorale.

Apparu diminué, le teint blême et fatigué, Benjamin Netanyahou a marqué la cérémonie du 78e anniversaire de l’indépendance d’Israël ce 21 avril d’une façon inattendue et inquiétante. Pour couper court aux rumeurs, il lançait trois jours plus tard une bombe sur les réseaux sociaux. Non il n’était pas malade, ou plutôt ne l’était plus : il était guéri ! « Je souhaite partager avec vous trois choses : 1) Dieu merci je suis en bonne santé ; 2) Je suis en excellente condition physique ; 3) J’ai eu un petit problème médical à la prostate qui a été traité complètement. Dieu merci, c’est derrière moi. » Il révélait ainsi avoir suivi des séances de radiothérapie pour une tumeur maligne détectée à un stade précoce après son opération de la prostate en décembre 2024. Dans une vidéo, son chirurgien, le Pr. Aron Popovtzer du centre hospitalier Hadassah de Jérusalem, déclarait qu’à la suite du traitement commencé deux mois et demi plus tôt, la maladie avait disparu.

L’affaire aurait-elle pu en rester là ? Tout au moins ces révélations sur sa santé auraient-elles pu retourner dans la sphère privée. Celle d’un septuagénaire touché par le deuxième cancer le plus répandu chez les hommes avec 1,4 million de cas recensés par an dans le monde. Cependant, Netanyahou a choisi de donner à cette information sensible une lecture politique. Le traitement de sa tumeur par radiothérapie ? Une décision radicale qu’il compare cyniquement à sa réaction aux massacres du 7-Octobre, tout en écornant au passage les responsables sécuritaires : « Vous me connaissez. Quand on me transmet des informations en temps voulu sur un danger, je veux m’en occuper immédiatement. C’est vrai au niveau international comme au niveau personnel, ce que j’ai fait. » Sa guérison ? Une victoire de la volonté au même titre que ses succès militaires : « Dieu merci, j’ai vaincu cela aussi. » Le choix de garder secret son traitement ? Une tactique de guerre « pour ne pas permettre au régime terroriste de l’Iran de diffuser davantage de fausse propagande contre Israël. »

Les Deux corps du Roi

L’argument iranien est fondé. Pour le reste, l’on aurait tort d’y voir l’ego mal placé d’un dirigeant contraint de dévoiler ses failles au grand public. Politiser la communication sur sa santé est le seul moyen offert à Netanyahou de ne pas rester cantonné à la position du malade, un homme âgé, forcément mortel. Pour reprendre la théorie de l’historien médiéviste Ernst Kantorowitz sur Les Deux corps du Roi, Netanyahou veut montrer combien, par-delà l’homme fait de chair et de sang, il représente la puissance, la souveraineté et la stabilité. Bref, le « roi Bibi » incarne Israël. « Il en est sincèrement convaincu » nous confie Gideon Rahat, professeur au département de Science politique de l’université hébraïque de Jérusalem. « Netanyahou est quelqu’un qui refuse les contestataires et a écarté tous les prétendants à son poste dans son propre camp. Il se considère comme le seul chef de l’Etat, sans successeur, persuadé que s’il venait à s’effondrer, le pays sombrerait avec lui et ses ennemis en profiteraient. »

Reste que cette communication autour du chef victorieux ne suffit pas à faire taire les rumeurs. Netanyahou s’est même fendu d’une vidéo le 1er mai le montrant à la salle de gym en train de soulever de la fonte « comme presque tous les matins » assure-t-il. Mais dix jours plus tard, son interview à l’émission 60 Minutes de CBS où il apparait amaigri, le dos courbé, l’air épuisé, relançait les spéculations. La fin de son traitement marque-t-elle vraiment sa guérison ou plutôt sa rémission ? Et d’ailleurs quand a-t-il commencé ? Avant la guerre contre l’Iran comme l’affirme le Prof. Popovtzer ou pendant ? Sollicité par Haaretz pour savoir s’il avait menti, le chirurgien s’est agacé : « J’ai exercé dans trois spécialités médicales. J’ai écrit 5.000 articles. Je suis célèbre dans le monde entier. Je ne vais pas ruiner ma carrière pour une chose pareille. »

Si les rumeurs persistent, c’est aussi parce que le Premier ministre continue de les alimenter. Début mai, son dossier médical s’est retrouvé la pièce maîtresse du procès pour diffamation qu’il intente contre les célèbres journalistes Ben Caspit et Uri Misgav. Il leur réclame 150.000 € pour avoir laissé entendre en 2024 que sa santé se dégradait. « Je n’ai jamais souffert d’un cancer du pancréas comme cela a été rapporté. Si tel avait été le cas, je ne serais pas là aujourd’hui » a-t-il ironisé, tout en donnant enfin le déroulé de ses séances de radiothérapie débutées en janvier. Judiciariser sa vie privée, c’est prendre le risque de l’exposer. Or, il apparait que la chronologie de son traitement contredit le communiqué du professeur Popovtzer. Problème : ce n’est pas la première fois que Netanyahou ment. Il l’a déjà fait en juillet 2023 quand il a caché avoir été hospitalisé pour la pose d’un pacemaker, et en décembre 2024 quand son chirurgien a assuré qu’il n’y avait aucun soupçon de cancer.

Mensonge ou pas, Netanyahou est loin d’être le seul dirigeant à s’arranger avec la vérité. Staline et Mao étaient passés maîtres dans l’art de la manipulation. Roosevelt et Kennedy ont dissimulé la gravité de leur maladie. Pompidou et Mitterrand publiaient de faux bulletins de santé. En Israël, le Premier ministre Levi Eshkol prétendait être traité pour un rhume et non une insuffisance cardiaque. Tous ont parfaitement rempli leurs fonctions. Menahem Begin a en revanche sombré dans la dépression à la mort de son épouse, fin 1982, le rendant incapable de gouverner pendant des mois. Le lumineux héros de 1967 Moshe Dayan lui-même a vacillé aux premiers jours de la guerre de Kippour avant de reprendre ses moyens. L’exemple le plus frappant est celui d’Ariel Sharon, victime en décembre 2005 d’un AVC, puis un mois après d’une attaque majeure qui le plongera dans le coma jusqu’à sa mort huit ans plus tard.

C’est précisément cette incapacité à gouverner que redoute le public. Il réclame la levée du secret médical au nom de la transparence. Début 2024, deux anciens hauts responsables de Tsahal ont saisi la Cour Suprême afin de déclarer Netanyahou inapte au motif qu’il portait atteinte à la sécurité de l’Etat en refusant de révéler ce qui l’avait conduit à l’hôpital en juillet 2023. Leur requête a été déboutée. A contrario, Golda Meir a démontré qu’on pouvait conduire une guerre en étant gravement malade (elle souffrait d’un lymphome) et en le cachant jusqu’à la fin. Des années plus tard on apprit qu’elle suivait son traitement en pleine guerre de Kippour et se rendait secrètement, parfois de nuit en passant par la morgue, à l’hôpital Hadassah Ein Karem ; là où est suivi l’actuel Premier ministre.

Souffrir est moins grave que mentir

Depuis ces révélations sur Golda, on considère qu’être souffrant est moins grave que de mentir. Et suite à l’affaire Sharon, le Cabinet de son successeur Ehoud Olmert a adopté en 2007 une résolution exigeant que le Premier ministre publie un rapport de santé annuel. Cruelle ironie de l’histoire, Olmert sera le premier à annoncer être malade aussitôt le diagnostic connu. Organisée à la hâte, sa conférence de presse reste un modèle du genre : il explique qu’une tumeur « microscopique » lui a été décelée à la prostate, ne nécessitant aucun traitement, seulement une opération sans risque pour sa capacité à exercer ses fonctions. Les faits sont énoncés avec clarté et un calme imperturbable inspirant la confiance. « La transparence est la norme en démocratie. Elle la renforce », souligne Gideon Rahat, tout en admettant que l’exercice est à double tranchant : « D’un côté, nous voulons que nos dirigeants soient transparents et, de l’autre, des gens peuvent utiliser ces informations à des fins politiques. »

Pendant les deux ans où ils ont été aux affaires, Yaïr Lapid et Naftali Bennett ont publié leur bulletin de santé. Netanyahou n’en a dévoilé aucun entre 2016 et fin 2023. Mais à quoi bon, remarque le professeur Rahat : « A l’ère du populisme, la transparence n’est plus un critère. Votre base vous autorise à mentir et à faire ce que vous voulez. » Après avoir passé son temps à se moquer de « Sleepy Joe » Biden, Trump, qui fête ses 80 ans ce mois-ci, prétend être au top de sa forme et balaye les images où il apparait endormi : « ils me prennent en photo quand je cligne des yeux. » Netanyahou privilégie lui aussi les mises-en-scène et attaque ceux qui mettent en doute son récit. « Ils essaient de me présenter au public comme un homme brisé, quelqu’un qui a perdu sa motivation et sa vitalité », s’indigne-t-il au procès contre les journalistes.

L’opposition s’est pour l’instant gardée d’aller sur ce terrain. A la différence du Likoud qui n’a pas hésité à discréditer Naftali Bennett quand ce dernier a été brièvement hospitalisé après un malaise cardiaque en avril 2025. Le député Osher Shekalim avait même osé demander « comment quelqu’un qui s’effondre à 53 ans après avoir fait de l’exercice peut être capable de gérer une guerre sur plusieurs fronts ». De fait, la question de la santé va nécessairement ressurgir dans la campagne électorale, où il sera question de l’âge du capitaine : Netanyahou aura 81 ans à la fin de son prochain mandat s’il est réélu. L’opposition pourrait en faire un sujet. « Certes pas ouvertement », précise Gideon Rahat, « mais de manière subtile, en montrant par exemple par contraste combien Bennett a l’air plus jeune et dynamique ». Netanyahou ne sera pas en reste : « Son camp va construire son propre récit, sa vérité. Pour eux, Netanyahou est intouchable. »

Écrit par : Frédérique Schillo
Historienne, spécialiste d’Israël et des relations internationales. Docteur en histoire contemporaine de Sciences Po Paris
Frédérique Schillo

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