Regards n°1127

Entre boycott et censure, le cinéma israélien sous pression

Le boycott du cinéma israélien franchit un nouveau seuil. Avec le retrait de Nadav Lapid du Festival international du film de Marseille, c’est moins la ligne politique d’un auteur que son inscription dans les structures de financement israéliennes qui se retrouve mise en cause. Or, le secteur cinématographique étant largement dépendant des fonds publics, cette logique étouffe même les voix les plus critiques du gouvernement. Pris entre la volonté du pouvoir de reprendre la main sur la production culturelle et celle du boycott international de rompre avec tout l’écosystème institutionnel israélien, les cinéastes dissidents se retrouvent dans une impasse : marginalisés à l’intérieur de leur pays, contestés à l’extérieur.

Dans la presse israélienne, Shmulik Duvdevani est catégorique : « Personne ne veut être associé au cinéma israélien en ce moment. » Ce professeur à l’université de Tel Aviv, critique de cinéma et rédacteur pour Ynet, réagissait en septembre 2025 à l’appel au boycott du cinéma israélien signé par 1 800 acteurs et cinéastes parmi lesquels figuraient Mark Ruffalo, Emma Stone, Javier Bardem et Olivia Colman. Depuis, la situation ne s’est guère améliorée. Dernier épisode en date : le retrait de Nadav Lapid du Festival international du film de Marseille, après une vague de protestations internes. Une douzaine de réalisateurs programmés ont menacé de retirer leurs films pour dénoncer sa présence au jury, puis plus largement la projection de son film et sa participation à une rencontre publique. En cause : le financement partiel de son dernier long-métrage, Oui, par des fonds publics israéliens. Le paradoxe est pourtant frappant. Nadav Lapid est l’un des cinéastes israéliens les plus critiques de son propre pays. Installé en France depuis plusieurs années, l’artiste a multiplié les prises de position contre Benjamin Netanyahou et contre la guerre menée à Gaza. Son dernier film brosse d’ailleurs le portrait d’une société israélienne consumée par l’esprit de vengeance après le 7-Octobre.

Parmi les financements du film figure le Keren Hakolnoa Haisraeli, le Fonds israélien du cinéma, qui a pris en charge environ 12 % de son budget. Cette institution, principal mécanisme public de soutien au cinéma en Israël, fonctionne grâce à des fonds étatiques alloués par le ministère de la Culture, mais répartis selon un système de commissions professionnelles indépendantes. C’est ce lien structurel avec l’État, bien plus que le contenu même des œuvres ou des positions de leurs auteurs, qui se retrouve désormais au cœur des controverses et des appels au boycott.

Menaces et pressions du gouvernement israélien

Le cas Nadav Lapid n’est pas isolé. Derrière la controverse autour de son film Oui se dessine une tension plus profonde entre le Fonds israélien du cinéma et le pouvoir politique israélien. Si cette institution est aujourd’hui visée par les appels au boycott à l’étranger pour ses liens structurels avec Israël, il fait dans le même temps l’objet d’attaques croissantes de la part du gouvernement lui-même. L’exemple le plus révélateur reste La mer (Hayam), drame en arabe réalisé par Shai Carmeli Pollak, suivant un adolescent palestinien de Cisjordanie tentant de rejoindre la mer à Tel Aviv. En 2025, ce film remporte cinq prix Ophir, l’équivalent israélien des Césars, dont celui du meilleur film, devenant de facto le candidat national aux Oscars. Cette victoire est immédiatement dénoncée par le ministre de la Culture, Miki Zohar. Ce dernier accuse l’œuvre de « diffamer » les soldats israéliens et menace de couper les financements de l’Académie du cinéma. Dans la foulée, le ministre annonce la suppression du financement public des prix Ophir et la création d’une cérémonie alternative : les Oscars d’État israélien, directement soutenus par son ministère. L’objectif affiché est clair : promouvoir des œuvres qui reflètent « l’esprit et les valeurs de la société israélienne ». Quelques mois plus tard, cette logique s’étend au reste du secteur culturel, avec l’annulation de dizaines de prix littéraires, artistiques et musicaux, officiellement au nom d’une révision des critères de financement.

Le paradoxe est là : La mer, comme Oui, ont été soutenus par le Fonds israélien du cinéma, principal mécanisme public de financement du secteur. Créé par la loi sur le cinéma de 2001, ce fonds constitue la pierre angulaire du financement du cinéma israélien. Son fonctionnement repose sur un modèle hybride. Chaque année, l’État alloue environ 130 millions de shekels au secteur via le ministère de la Culture. Ce dernier répartit ensuite cette enveloppe entre plusieurs organismes de soutien agréés, dont le Fonds israélien du cinéma, le plus important pour les longs-métrages. Concrètement, le ministère fixe l’enveloppe globale et les critères généraux de répartition, mais n’intervient pas dans le choix des projets. Cette sélection est confiée à des comités de lecture composés de professionnels du secteur tels que des producteurs, des réalisateurs, des scénaristes ou encore des critiques, nommés pour des mandats limités et renouvelables. Chaque dossier est évalué selon une grille mêlant qualité artistique, viabilité de production, potentiel de diffusion et contribution au paysage cinématographique local. Ce système, pensé pour mettre à distance le pouvoir politique des décisions artistiques, est précisément devenu une source de tension. Sur la scène domestique, le gouvernement de Benjamin Netanyahou reproche à ces fonds de financer, avec de l’argent public, des films qu’il juge hostiles à l’armée ou au récit national. À l’inverse, sur la scène internationale, cette autonomie institutionnelle ne suffit plus à protéger les films du rejet. Financés par l’État israélien, les fonds sont désormais ciblés par les campagnes de boycott, qui les considèrent comme partie intégrante de l’infrastructure culturelle officielle du pays.

Cercle vicieux

Avant d’être partiellement financé par le Fonds israélien du cinéma, Oui, le dernier film de Nadav Lapid, avait d’abord recherché des soutiens en Europe. Selon plusieurs sources rapportées par Le Monde, certains guichets européens auraient refusé d’accompagner le projet. Un paradoxe en soi, pour un réalisateur installé en France et devenu l’une des voix les plus critiques du nationalisme israélien contemporain. Faute d’alternative, Lapid s’est finalement tourné vers le principal fonds public de son pays, qui a couvert environ 10 % du budget. C’est précisément ce financement qui se retourne aujourd’hui contre lui. Car dans la logique du boycott culturel porté par le BDS et ses soutiens, ce n’est pas tant la position politique de l’auteur qui importe mais son inscription dans une infrastructure institutionnelle israélienne. Le principe est assumé : il ne s’agit pas de faire une distinction entre les artistes critiques ou loyaux au pouvoir, mais de rompre avec tout un écosystème culturel considéré comme participant à la normalisation de l’État. Le financement public constituant la matrice de l’ensemble du secteur, y compris pour les œuvres les plus radicalement opposées au gouvernement, l’intégralité du cinéma israélien est touchée. Ainsi, les cinéastes dissidents eux-mêmes ne peuvent pas réellement s’en extraire. Le cas de Nadav Lapid en offre une illustration presque parfaite. L’artiste est rejeté par une partie des circuits européens, attaqué par le pouvoir israélien pour ses films, puis boycotté à l’international pour avoir accepté les seuls fonds disponibles. Ce cercle vicieux montre que le boycott culturel, dans sa forme actuelle, ne cible pas seulement des institutions. Il produit mécaniquement un effet de verrouillage. À l’international, il prive les artistes israéliens dissidents des espaces et des financements nécessaires pour se faire entendre, tandis qu’à l’intérieur, le gouvernement s’emploie déjà à marginaliser ces mêmes voix. Entre boycott international et offensive politique domestique, c’est l’émergence même d’une scène artistique israélienne critique qui se retrouve fragilisée.

Comme le résume la scénariste Tal Granit, « les cinéastes israéliens sont pris entre le marteau et l’enclume. Entre un boycott extérieur et un boycott gouvernemental ». Refuser les financements publics israéliens est rarement une option réaliste. Le Fonds israélien du cinéma reste l’un des derniers piliers d’une industrie locale étroite, où les alternatives privées sont quasi inexistantes et les coproductions internationales se font rares. Mais accepter cet argent, désormais, suffit, dans certains espaces culturels, à déclencher rejet ou exclusion. Ce n’est plus le contenu d’une œuvre qui est jugé, c’est la provenance du chèque. La conséquence, Granit la tire elle-même, sans détour : « Cela veut dire que nous ne pourrons plus faire de film critique, et nous ne pourrons plus documenter les horreurs qui se produisent ici. » Ce que le boycott entend punir, la complicité d’un État, risque ainsi d’emporter avec lui les seules voix qui, de l’intérieur, osent encore le critiquer.

Écrit par : Jérémie Renous

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