Regards n°1079

Dissonance antiraciste

Mais passée cette première impression, les paroles de Mannish Boy révèlent un message plus profond et plus politique sur la situation des noirs dans le Sud des Etats-Unis. Ayant grandi dans le Mississipi avant de s’installer à Chicago, Muddy Waters a subi l’humiliation et l’injustice de la ségrégation. Dans cet Etat du Sud profond, les blancs appelaient les hommes noirs « gamins » (boys) même lorsqu’ils ils adressaient à un adulte. Replacé dans ce contexte, Mannish Boy (le « gamin adulte ») est moins une expression de virilité masculine qu’un subtil jeu de mots qui permet à Muddy Waters d’affirmer que les noirs sont des hommes libres et adultes (I’m a man, I’m a full-grown-man) et non pas des gamins irresponsables.

Il semble que les nouvelles formes d’antiracisme du 21e siècle n’ont pas retenu le message d’émancipation de Muddy Waters. En s’appuyant sur des schémas simplistes et manichéens, ces nouveaux mouvements antiracistes ont transformé un combat nécessaire et rassembleur en un ensemble de postures morales souvent puériles. Elles affaiblissent chaque jour la liberté d’expression et de création, la diversité des idées et le sens de la nuance. Dans la vie quotidienne, cela se traduit par la cancel culture, cette chasse aux sorcières menée contre tous ceux qui émettent une opinion jugée « offensante ».

Face à cette dérive dogmatique, les institutions culturelles sont aujourd’hui soumises à rude épreuve. Ne sachant plus où donner de la tête pour ouvrir leurs institutions à plus de diversité tant dans la programmation que dans les publics, elles s’efforcent de montrer qu’elles entendent les appels à davantage d’égalité et d’inclusion. Mais par crainte de passer pour des racistes attachés à leurs « privilèges blancs », certains dirigeants d’institutions culturelles préfèrent se soumettre aux exigences les plus radicales et les plus absurdes du nouvel antiracisme et de la cancel culture plutôt que de mettre en œuvre des réformes réfléchies.

Cette dérive pitoyable a été relancée par une décision de l’English Touring Opera. Pour accroître la diversité parmi ses musiciens, cet orchestre de musiciens indépendants effectuant des tournées à travers la Grande-Bretagne pour favoriser l’accès à l’opéra en milieu populaire a décidé de se séparer de quatorze musiciens « blancs » ! Même s’ils sont tous indépendants, certains de ses musiciens collaborant depuis plus de 20 ans avec cet orchestre vont donc se retrouver sans emploi. L’ouverture à la diversité s’est ainsi transformée en une concurrence des identités et un désastre social visant la moitié de cet orchestre.

Non seulement cette initiative est déplorable en termes d’injustice sociale mais elle ignore cruellement les efforts déjà accomplis par de nombreuses institutions musicales et lyriques en matière de diversité. Il suffit de se rendre à concert pour s’apercevoir que certains orchestres philarmoniques sont de véritables tours de Babel où par ailleurs, les femmes sont chaque jour de plus en plus nombreuses. Conscientes qu’elles peuvent faire mieux, certaines institutions ont développé des programmes visant à promouvoir la musique classique en milieu populaire, et tout particulièrement auprès des plus jeunes. Tout cela nécessite un travail de longue haleine qui se situe en amont en encourageant les jeunes issus de la diversité à fréquenter les conservatoires où ils sont sous-représentés mais d’où sortent tous les musiciens classiques. Cela prend du temps et les résultats ne sont pas immédiats, rétorqueront les plus impatiens. Sûrement mais cela vaut mieux que de licencier des artistes parce qu’ils n’ont pas la bonne couleur de peau.

Mannish Boy par Muddy Waters https://www.youtube.com/watch?v=w5IOou6qN1o

Écrit par : Nicolas Zomersztajn
Rédacteur en chef
22 bis

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