Historien de la Shoah et des génocides, professeur émérite de l’ULB, Joël Kotek vient de publier Le génocide à l’épreuve de Gaza. Essai sur un mot dévoyé (Éditions Hermann). Il s’y inquiète de la banalisation du mot « génocide » à propos de Gaza, qu’il tient pour une nouvelle forme du libelle de sang, et redoute que le concept forgé par Raphael Lemkin n’y survive pas.
Votre livre est sorti le 7 octobre. La date n’est pas un hasard ?
Non. Le 7-Octobre est le point de départ de tout : le massacre lui-même, puis, presque aussitôt, l’accusation de génocide retournée contre Israël. Dans Le génocide à l’épreuve de Gaza, je reviens à la Convention de 1948, à la question décisive de l’intention, et aux distinctions entre génocide, crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Ma thèse est simple : aussi graves soient-elles, les violences commises à Gaza ne relèvent ni historiquement ni juridiquement du génocide. Ce n’est ni un plaidoyer militant ni une entreprise de relativisation. J’ai voulu remettre de la clarté là où règnent la confusion des registres, la concurrence des mémoires et l’inflation verbale.
Vous parlez d’un « mensonge qui fait l’unanimité ». De quel mensonge s’agit-il ?
De l’accusation de génocide portée contre Israël. Un mensonge, même répété à l’infini, ne devient jamais une vérité. Mais il peut s’imposer, surtout lorsqu’il se pare des habits du consensus et de la vertu. Jadis, les Juifs étaient accusés, avec le même consensus aveugle, d’avoir crucifié le Christ et de sacrifier des enfants chrétiens pour fabriquer le pain azyme : c’était le libelle de sang. Chacun y croyait, parce que tous y croyaient. Aujourd’hui, l’accusation change de forme, mais la mécanique reste la même : les Juifs sont coupables, cette fois de génocide. C’est ce que j’appelle le libelle de génocide.
Comment expliquez-vous qu’en Belgique, l’accusation semble aller de soi.
Elle est devenue un lieu commun, reprise sans distance dans les milieux militants et jusque dans de grandes universités. Dans une interview au Morgen, la rectrice de l’Université de Gand envisage de sanctionner tout enseignant qui nierait le génocide à Gaza, au motif que ce serait contraire à « la science ». Notre ministre des Affaires étrangères, Maxime Prévot, a repris le terme, en contradiction avec son propre gouvernement et sans attendre la moindre décision des juridictions internationales. Des conseils communaux, à Bruxelles comme en Flandre et en Wallonie, ont voté des motions dénonçant le « génocide en cours », souvent à l’unanimité, comme s’ils étaient devenus des tribunaux d’exception. Aucune de ces motions ne repose sur une décision de justice, ni de la Cour pénale internationale ni de la Cour internationale de justice.
Vous soutenez que c’est le 7-Octobre qui pourrait relever du génocide…
Des juristes internationalistes le soutiennent, en effet. Leur démonstration tient en trois points. D’abord les faits : le meurtre systématique de plus de 1.200 Israéliens, avec tortures, violences sexuelles et mutilations, correspond à l’élément matériel du crime défini par la Convention de 1948. Ensuite l’intention de détruire les Israéliens en tant que groupe. Elle se déduit d’un faisceau d’indices : l’idéologie du Hamas, marquée par un antisémitisme d’élimination, des années d’incitation à la haine, la préparation méthodique de l’attaque et les déclarations explicites de ses dirigeants, avant et pendant le massacre.
Et le troisième point ?
C’est le plus singulier. À peine le crime commis, ses auteurs et leurs soutiens ont retourné l’accusation de génocide contre les victimes. La plainte de l’Afrique du Sud devant la Cour internationale de justice s’inscrit dans cette inversion accusatoire : on détourne l’attention de ses propres actes et on instrumentalise la mémoire juive. Le procédé n’est pas nouveau, mais il a rarement été mis en œuvre aussi vite et aussi efficacement.
Pourtant, ceux qui accusent Israël refusent ce mot pour le 7-Octobre…
C’est la géométrie variable. L’historien israélien Amos Goldberg qualifie le 7-Octobre de crime « terrible », mais refuse d’y voir un génocide, pour ne pas, dit-il, étirer la définition au point de la rendre… insignifiante ! Au mieux, c’est de la pure chutzpah ; au pire, un exemple de perversité, quand près de 1.200 personnes, en majorité des civils, ont été assassinées de sang-froid. Didier Fassin, lui, parle avec une sobriété déconcertante d’une « incursion sanglante ». Nietzsche l’avait dit : les convictions sont des ennemies de la vérité plus dangereuses que les mensonges.
Pourquoi la comparaison avec la Shoah vous choque-t-elle autant ?
Parce qu’elle n’est pas un simple excès de langage : c’est une forme contemporaine de négationnisme inversé. Comme le rappelle Eva Illouz, choisir les mots justes est un devoir moral et intellectuel. Dire que l’extermination de six millions de Juifs, planifiée par un État totalitaire et menée avec des moyens industriels, serait de même nature qu’une guerre, aussi meurtrière soit-elle, dans un conflit asymétrique, c’est effacer ce qui rend les génocides avérés uniques. Toute comparaison entre Gaza et Auschwitz, mais aussi Der es-Zor (génocide des Arméniens), Murambi (Rwanda) et même le Sinjar (Yézidis), ronge le sens même du mot. Gaza ne ressemble ni à Auschwitz, où 1,1 million de personnes ont été tuées, ni au ghetto de Varsovie, où 98 % des habitants ont péri.
Quels mots faudrait-il employer ?
L’historien comme le juriste disposent de multiples catégories pour caractériser les horreurs engendrées par la guerre : violences de guerres, crimes de guerre, crimes contre l’humanité, dégâts collatéraux, épuration ethnique, urbicide, politicide. À mon avis, il faut réserver le concept de génocide aux crimes inouïs comme la Shoah, les massacres des Hereros de Namibie (1904), des Arméniens, des Grecs pontiques et des Araméens de l’Empire ottoman (1915), et celui des Tutsi au Rwanda (1994).
Tout dépendra donc de la Cour internationale de justice ?
Largement. La question « Israël commet-il un génocide ? » est d’abord un conflit d’interprétation de la Convention de 1948. L’arrêt au fond dans l’affaire Gambie c. Myanmar, sur les Rohingyas, pèsera lourd sur Afrique du Sud c. Israël : la Cour retiendra-t-elle une lecture stricte de l’intention, ou une lecture plus ouverte, « libérale » ? De nombreux acteurs associatifs, universitaires et politiques proposent, en effet, une « mise à jour » radicale du concept de génocide, jugé trop étroit. C’est explicitement le cas d’ONG comme Amnesty International, qui s’est tout simplement affranchie des contraintes de la définition de 1948. Pour pouvoir accuser Israël de génocide, l’organisation a tout simplement décidé de la contourner. Elle ne l’assume qu’à la page 101 de son rapport de 296 pages où elle soutient que la définition juridique établie du génocide relève d’ « une interprétation trop restrictive de la jurisprudence internationale, qui empêcherait effectivement de conclure à un génocide dans le contexte d’un conflit armé. » De nombreux internationalistes proposent aussi d’élargir la définition de 1948. William Schabas, par exemple, le fait aujourd’hui pour Gaza, alors qu’il ne le faisait pas pour le Myanmar, qu’il conseilla naguère. Idem pour mon collègue Olivier Corten qui contesta l’arrêt qualifiant Srebrenica de génocide jugeant que la Cour avait privilégié une conception « particulièrement souple » de la convention. La géométrie est toujours variable dès qu’il s’agit d’Israël.
Qu’y aurait-il de grave à élargir la définition ?
Ce serait ouvrir une boîte de Pandore. D’abord, appliquée à un État, la qualification de génocide n’est jamais neutre : elle met en cause sa légitimité même. Ensuite, par cohérence, il faudrait requalifier des centaines d’épisodes : les bombardements alliés en France, en Allemagne et au Japon, de Dresde à Hiroshima ; les frappes sur Raqqa, Mossoul ou Alep ; et, selon la logique du « génocide lent », le sort des Arméniens du Haut-Karabakh, des Sahraouis, des Ouïghours, des Chypriotes grecs. Toute l’histoire deviendrait lisible au prisme du génocide : les bombardements des villes allemandes et françaises (Normandie) par les alliés en 1944, les massacres coloniaux du Congo à l’Algérie, la guerre du Vietnam. Faudrait-il alors qualifier de Gaulle (massacre de Sétif) ou Mitterrand de génocidaires ? Cette lecture extensive contenterait les contempteurs d’Israël, mais elle dissoudrait l’outil forgé par Lemkin.
Pourquoi envisagez même d’abandonner le mot ?
Si la Cour suivait l’Afrique du Sud, ce que je tiendrais pour une erreur, je me demanderais en effet si la définition juridique du génocide garde une valeur pour l’historien. Il y a vingt ans, j’ai contesté Jacques Sémelin, qui jugeait ce concept trop chargé d’émotion et trop instrumentalisé, et préférait parler de « violences de masse ». Je disais alors à mes étudiants qu’il fallait au contraire le défendre et le protéger des récupérations politiques. Aujourd’hui, je comprends mieux sa réticence. Les dérives se sont multipliées.
L’historien Jacques Sémelin ne parle-t-il pas désormais de « processus génocidaire » à Gaza ?
C’est très révélateur. Dans La Croix, aux côtés d’Henry Laurens, celui qui nous appelait à la vigilance évoque un « processus génocidaire », tout en précisant que les Israéliens ne visent pas l’éradication des Palestiniens et que Gaza n’est pas un nouvel Auschwitz. L’historien israélien Shmuel Lederman propose, lui, de juger l’intention moins sur la volonté des décideurs que sur les conséquences prévisibles de leur politique. Il admet que les dirigeants israéliens n’ont pas fait la guerre pour commettre un génocide, mais en voit un quand même. Comme Goldberg, ils nous parlent d’un génocide qui n’en est pas vraiment un. Existe-t-il des quasi-génocides, des simili-génocides ? Pourquoi Sémelin n’emploie-t-il pas ses propres catégories, « violences de masse » ou « massacres » ? Philippe Burrin, l’un des meilleurs historiens de la Shoah, l’a clairement souligné : cette affirmation banalise la catastrophe juive, qu’il s’agisse de l’échelle du meurtre ou de l’intention nazie.
Que faut-il en conclure ?
Que le mot « génocide », devenu un mot-charge, obscurcit aujourd’hui autant qu’il éclaire. Peut-être faudra-t-il suivre Yehuda Bauer, pour qui la Shoah est une catégorie à part. Rappelons d’ailleurs qu’aucune juridiction internationale n’a jamais qualifié de génocide ni la Shoah ni le génocide des Arméniens : à Nuremberg, les nazis ont été condamnés pour crimes contre l’humanité et crimes de guerre. L’idéal serait de rester dans les limites fixées par Lemkin. Il n’a pas inventé son concept dans l’abstrait : c’est la Shoah, après le précédent arménien, qui en a été la matrice. Ces deux génocides doivent rester les références de la Convention de 1948. C’est tout l’enjeu de mon livre : sauver le mot génocide de ceux qui le dévoient.
Génocide : un mot malade mais un mot à préserver
« Le mot “génocide” est un mot malade, un mot passe-partout. Néanmoins, ce n’est pas pour cette raison qu’il faut l’abandonner. Il suffit de l’utiliser dans son contexte » déclarait fréquemment Maxime SteinbergJohan Puttemans, « Péritocide nazi versus génocide (des handicapés) », Traces de mémoires, N°56, avril-mai-juin 2025, p.3. (1936-2010). Déjà, durant les années 1990, ce spécialiste de la déportation des Juifs de Belgique constatait que le terme « génocide » était progressivement devenu une sorte de superlatif moral utilisé pour dénoncer tout massacre particulièrement atroce.
Il n’est pas surprenant que Joël Kotek cite ce propos de Maxime Steinberg dans son dernier livre. S’il y a bien un historien envers lequel il conserve une dette intellectuelle et humaine profonde, c’est bien Maxime Steinberg. En définissant rigoureusement le génocide pour ne pas le confondre avec d’autres formes de violence de masse que Joël Kotek s’inscrit dans une filiation intellectuelle avec celui qu’il considère comme son « maître »
À l’instar de ce dernier, Joël Kotek attache une importance particulière à la finalité poursuivie par les auteurs des crimes de masse. Dans une guerre, un massacre peut être destiné à terroriser une population, à conquérir un territoire, à provoquer un exode massif ou à écraser une résistance. Dans un génocide, tel que ses auteurs l’envisagent, la destruction du groupe est une fin en soi : les membres du groupe sont tués parce que le projet consiste à faire disparaître le groupe lui-même, et surtout le faire disparaître de la terre comme s’il n’avait existé. À cet égard, l’exemple du génocide des Tutsi au Rwanda, en 1994 parait particulièrement révélateur. Les tueurs Hutu ne détruisaient pas les maisons ni les villages des Tutsi. Ils ne cherchaient pas non plus à les contraindre de quitter le Rwanda. Ils s’efforçaient en revanche de les empêcher de fuir afin de pouvoir les exterminer jusqu’au dernier. C’est comme cela qu’ils ont tué plus de 800.000 Tutsi (75 % de la population tutsi du Rwanda) en seulement 100 jours, du 7 avril au 17 juillet 1994.
De nombreux juristes reprocheront à Joël Kotek de privilégier une conception trop restrictive du génocide au détriment d’une définition juridique plus large applicable à différents contextes. Sûrement, mais ils refusent de voir que sa réflexion ne peut être réduite à une simple querelle de vocabulaire. Elle entre en résonnance avec le constat fait par Churchill le 21 août 1941 lorsqu’il évoquait les massacres systématiques de Juifs commis par les Allemands en URSS : « Nous sommes face à un crime sans nom ». Expression éminemment importante dans l’histoire du droit international puisque le juriste polonais d’origine juive, Raphaël Lemkin, a lui-même expliqué que le discours de Churchill avait contribué à sa réflexion sur la nécessité de nommer ce crime qu’il désignera en 1944 par le terme « génocide ».
Et surtout, l’analyse de Joël Kotek porte sur la manière dont nous devons comprendre les mécanismes de la violence, dont nous qualifions les crimes et dont nous construisons la mémoire historique. Si tout massacre devient un génocide, nous perdons les outils intellectuels permettant de comprendre la spécificité de l’entreprise génocidaire. Et le mot « génocide » peut alors devenir une arme rhétorique dans les conflits politiques et mémoriels. Comme le révèle aujourd’hui le cas de Gaza, l’accusation de génocide à Gaza peut servir à provoquer une condamnation morale absolue, sans que l’analyse historique nécessaire ait été menée. Il ne s’agit pas de nier ni relativiser les destructions massives d’immeubles et d’infrastructures ainsi que les violations flagrantes des règles qui encadrent la conduite des hostilités (Jus in bello) par l’armée israélienne, mais de refuser que la force émotionnelle d’un mot se substitue à la rigueur de sa définition.






