En transposant le journal d’Etty Hillesum dans un présent troublant, Hagai Levi transforme une voix intime de la Shoah en miroir inquiétant de notre époque.
Adepte de psychothérapies, Hagai Levi, le réalisateur israélien de la série Betipul (En thérapie), s’est emparé du journal d’Etty Hillesum pour nous placer au plus proche de ses pensées tumultueuses, de son cheminement intérieur et du nazisme en action.
Qui est Etty Hillesum (1914-1943) ? Une jeune femme russo-hollandaise de 27 ans, fragile et complexe, brillante et ambitieuse, passionnée de littérature et d’écriture, libre, sensuelle, curieuse et frondeuse. Son journal, Une vie bouleversée, tenu de 1941 à 1943, suivi des Lettres de Westerbork, ont été publiés et traduits dans le courant des années 1980. Comme Anne Frank, elle a vécu à Amsterdam. Toutes deux ont connu le camp de Westerbork et sont mortes à Auschwitz.
« Au moment où j’ai lu les journaux, il y a plus de dix ans, sur le conseil de mon analyste. Je me suis dit tout de suite que cette histoire devait être racontée. Mais le plus poignant dans ce qu’elle écrit, ce sont des idées, donc des abstractions. Qui plus est, il s’agit d’un journal intime, par définition quelque chose d’intérieur. Comment en faire un film ? Cela m’a pris des années pour me sentir prêt. », contextualise le réalisateur. Pari réussi.
Tour de force numéro 1, Hagai Levi insuffle la vie au texte, il en fait surgir les phrases vibrantes et couler l’encre dans les veines des personnages. Il pose la voix de la narratrice. Le geste d’écrire et la velléité d’être reconnue en tant qu’écrivaine sous-tendent la série. Le fond et la forme du journal se retrouvent dans la tension, le rythme, ces mélanges, d’intensité spirituelle et de brutalité émotionnelle, d’observations quotidiennes et de méditation métaphysique. Les cahiers bleuis se révèlent œuvre, miroir, confident, témoin, thérapeute, document. Sur une ligne du temps continue, les séquences alternent des scènes contrastées : intérieur/extérieur, famille/amis, jours/nuits, faits/ressentis, collectif/individuel, consternation/résistance. Tandis que le ciel s’assombrit, Etty s’affranchit de son égocentrisme pour embrasser l’altruisme.
Un passé si présent
Tour de force numéro 2, Hagai Levi contourne la reconstitution historique pour transposer les propos, décors, vêtements et attitudes des personnages dans une époque contemporaine. Les scènes d’exclusion progressive des Juifs des lieux publics renseignent sur l’époque tout en alertant du danger qui, en 2026, guète à nos portes. Cette mise en abîme confondante calque les lois nazies sur notre actualité perméable au fascisme. « Inconcevable », balbutie Etty, la tête appuyée contre une fenêtre ruisselante de larmes de pluie. La distance spatio-temporelle s’efface ; ces privations, là, et menaces, ici, de nos libertés, résonnent en tout spectateur.
Enfin, ces deux ans de vie d’Etty Hillesum, couchés sur le papier, révèlent aussi sa transformation psychique, son apaisement, dans le sillage du renommé Julius Spier. Le psychologue juif allemand, analysé et formé par Carl Gustav Jung, réfugié à Amsterdam du fait des persécutions nazies à Berlin, sera son thérapeute, son mentor, son amant. Hagai Levi brosse les rapports de pouvoir, la dépendance affective, la fascination intellectuelle et l’attraction physique qui les lient.
Tel un peintre de la lumière, le réalisateur capture la silhouette et le visage graciles de Julia Windischbauer dont le regard perçant et la sensualité dévorent l’écran. Le magnétisme de Sebastian Koch (La Vie des autres), qui interprète Spier, est tout aussi prégnant. Leopold Witte dans le rôle de son logeur Han Wegerif et Gijs Naber dans celui de Klaas Smelik, à qui l’on doit la publication de ces écrits, jouent également de très belles partitions.
Par souci d’authenticité, la série a été tournée en néerlandais et en allemand. Autrichienne, Julia Windischbauer a appris le néerlandais pour le rôle-titre. Amsterdam, ses vélos, la Hollande, ses trains et leurs habitants rompus aux ordres, tapissent les 6 épisodes, de bout en bout. Mais ce qui se dégage du scénario, librement adapté et fort bien documenté, c’est ce chassé-croisé entre la lumière de la jeune femme et l’obscurité de la société, un fulgurant mélange d’espoir et de désastre.

À voir sur arte.tv jusqu’au 12 novembre 2026





