Les Arméniens du Haut-Karabakh abandonnés à leur sort

Laurent-David Samama
Déjà occupé sur le front ukrainien, l’Occident a rechigné à montrer les muscles pour sauver l’enclave arménienne du Haut-Karabakh. Une dérobade lourde de conséquences qui s’est accompagnée d’une réaction jugée faible et tardive par la communauté arménienne.
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Il n’y a pas si longtemps, Stepanakert bourdonnait. On y entendait les bruits habituels d’une ville de taille moyenne. On y circulait, on y commerçait, on semblait y vivre dans un semblant de normalité, en dépit du retour annoncé de la guerre dans cette enclave arménienne perdue en territoire azerbaïdjanais. Il n’aura fallu que quelques jours pour inverser la tendance, vider les lieux de leur vie et transformer la plus grande ville du Haut-Karabakh, 50 000 habitants selon le dernier recensement, en capitale fantôme. Car depuis l’opération éclair lancée le 19 septembre dernier par l’armée azerbaïdjanaise, l’autonomie du Haut-Karabakh n’est plus qu’un souvenir. En vingt-quatre heures, le grand voisin qui ruminait depuis trois décennies sa revanche a fondu sur l’enclave avec une puissance de feu contre laquelle les autochtones ne pouvaient rien. Au passage, les troupes du président azerbaïdjanais Ilham Aliyev ont pratiqué la politique de la terre brûlée : avec pour but de pousser les Arméniens sur la route de l’exil, elles se sont livrées à de nombreuses exactions sur les populations et à des destructions sur un patrimoine parfois millénaire. En deux semaines donc, le Haut-Karabakh s’est intégralement vidé de ses habitants. Dans la hâte, ces derniers ont emporté avec eux les biens transportables, vêtements, souvenirs de famille et autres petits objets de valeur, le tout entassé dans les coffres de vieilles Lada, vestiges de l’ère soviétique. « Plus aucun drapeau arménien n’est visible depuis la route », rapporte l’Agence France Presse (AFP) exceptionnellement autorisée à pénétrer dans l’enclave. « Aucun civil en vue. Tous les bâtiments, restaurants, hôtels, supermarchés sont vidés et désertés, pour beaucoup fracturés, et les étals sont vides, signe de pillages ou de départs à la hâte. Le seul habitant arménien aperçu sur des kilomètres de traversée est un homme seul, hagard, portant un seau à la main et entouré d’une meute de six bergers allemands. Stepanakert, dite affectueusement ”Stepa”, semble avoir été figée par une catastrophe invisible, à la fois intacte, sans traces de combat et de bombardement. Simplement vide. » Sur la route de l’exil, nombreux sont les réfugiés à rapporter les mêmes propos : « On nous a dit de partir ou ils nous tueraient tous… ». Le premier ministre arménien, Nikol Pachinian, parle lui de « nettoyage ethnique ».

Une géographie minée par Staline

Situé aux confins des zones d’influence russe, perse et turque, le Caucase constitue de longue date ce trait d’union entre l’Orient et l’Occident convoité par toutes les puissances de la région. Historiquement peuplé par des populations arméniennes, le Haut-Karabakh a été, au cours des siècles derniers, ce point d’achoppement dont les frontières, tout comme celle de l’ensemble du Sud Caucase, furent savamment redessinées par Staline. À l’issue de la Première Guerre mondiale, la jeune URSS intégra en effet à son vaste ensemble la République socialiste fédérative soviétique de Transcaucasie réunissant en son sein l’Azerbaïdjan, la Géorgie et l’Arménie. Par la suite, Staline, en qualité de commissaire aux nationalités de la Russie soviétique, divisera ce territoire et minera son avenir pour longtemps en donnant le Haut-Karabakh – pourtant peuplé à plus de 90 % d’Arméniens – à l’Azerbaïdjan. Ce faisant, il créera sciemment un territoire impossible à administrer, si ce n’est sous le contrôle d’un géant aussi hégémonique que l’Union soviétique. Or, lorsque cette dernière implose, les choses se compliquent. Sans surprise, à la fin des années 1980, le Haut-Karabakh va profiter de la porte entrouverte accordée par la perestroïka pour faire entendre ses revendications. Le 20 février 1988, le territoire contesté proclame son rattachement à l’Arménie soviétique. Mais ces velléités indépendantistes sont alors perçues d’un mauvais œil et sont sévèrement réprimées à la fois par Moscou et Bakou, l’Armée rouge étant alors soucieuse de lutter contre la dislocation de l’URSS. Cela n’empêchera pas le Haut-Karabakh de se prononcer dès 1991 en faveur de son indépendance contre l’avis de la communauté internationale. En résultera un nouveau conflit meurtrier entre sécessionnistes arméniens et l’armée d’Azerbaïdjan aboutissant à un fragile cessez-le-feu en 1994, obtenu par la Russie, la France et les États-Unis.

Depuis lors, profitant du statu quo, le Haut-Karabakh constituait cette enclave arménienne jouissant d’une relative mais précaire autonomie au sein du territoire azerbaïdjanais. « Le tact dans l’audace », écrit l’expert en géopolitique Dominique Moïsi, « c’est de savoir jusqu’où on peut aller trop loin. Les dirigeants de l’enclave arménienne ont eu leur part de responsabilité en passant progressivement de la revendication légitime d’autonomie à une forme d’irrédentisme beaucoup plus radical. En 2017, ils ont renommé la région « Artsakh », un nom arménien datant des anciens temps, fournissant ainsi des prétextes supplémentaires à l’Azerbaïdjan et à son président. Ce dernier, en réintégrant comme il vient de le faire la province à majorité arménienne dans son pays, conforte son pouvoir déjà autoritaire. Pourquoi aurait-il cédé aux pressions, non suivies d’action de Washington et de Bruxelles, alors qu’il n’écoute personne chez lui ? »

Pour Richard Giragosian, directeur du Regional Studies Center d’Erevan, l’effacement de la carte du Haut-Karabakh arménien constitue un dangereux précédent. « Cela valide l’idée selon laquelle la force prévaut sur la diplomatie. Nous avons assisté à la victoire militaire d’un pouvoir autoritaire sur une démocratie en difficulté. »

Quand Bakou séduit à la fois Bruxelles, Ankara et Tel-Aviv

Giragosian est amer… Selon lui, la réponse occidentale était à la fois « trop tardive et trop faible » et l’Arménie comme souvent laissée à sa solitude géopolitique. La Russie, qui jusque-là garantissait une relative protection à Stepanakert s’est effacée, permettant aux troupes du président Ilham Aliyev d’intervenir. Le reste de la communauté internationale, déjà largement occupée par la question ukrainienne, était quant à elle aux abonnés absents. Il va sans dire que le nouvel épisode de tension qui s’ouvre au Proche-Orient fait grandir l’inquiétude à Erevan. Dans les colonnes des Echos, Moïsi s’interroge : « Ce qui vient de se produire sous nos yeux est dramatique, mais est-ce bien une étape de plus vers l’ensauvagement du monde ? Ou ne s’agit-il – compte tenu des circonstances régionales spécifiques – que d’une catastrophe annoncée ? » Questions en suspens. Reste une certitude : l’Azerbaïdjan manœuvre habilement sur le plan diplomatique, et ne cesse de nouer de nouvelles alliances la rendant désormais incontournable. Outre les ressources naturelles livrées à l’Union européenne (3,5 % de la consommation de gaz européenne en 2022, 7 % en prévision à l’horizon 2027), le pays s’est considérablement rapproché de la Turquie d’Erdogan ces dernières années mais aussi, et plus paradoxalement encore, d’Israël. L’État juif, qui jusqu’ici s’enorgueillissait de soutenir les pays victimes de génocide, semble avoir momentanément laissé sa doctrine de côté pour se rapprocher de Bakou. Au mépris des grands principes, les deux États construisent aujourd’hui une alliance stratégique, froide et pragmatique. « Tandis que les chancelleries européennes condamnent depuis le 19 septembre l’offensive-éclair qui a permis à l’Azerbaïdjan de prendre le contrôle de la région séparatiste du Haut-Karabakh à majorité arménienne, Hikmet Hajiyev, le conseiller principal du président azerbaïdjanais Ilham Aliyev, s’est félicité publiquement le 20 septembre du “soutien stratégique” apporté à son pays par Israël », relate la journaliste Céline Lussato dans les colonnes de l’Obs. Le 30 mai dernier, à l’issue d’une rencontre avec son homologue à Bakou, le président israélien Yitzhak Herzog avait déjà entériné la relation de confiance qui existe entre les deux pays par ces mots : « L’Azerbaïdjan est un pays musulman à majorité chiite, pourtant il y a de l’amour et de l’affection entre nos nations. » En février dernier déjà, le ministre de la Défense israélien Yoav Gallant avait fait le voyage à Bakou. Il faut dire que le clan Aliyev, soucieux de renforcer son arsenal militaire, s’appuie largement sur le savoir-faire de son allié stratégique, Israël, particulièrement réputé pour ses pièces de haute technologie. Depuis 2005 et une première vente de missiles, la liste des contrats de vente d’armes n’a cessé de s’étendre : drones de reconnaissance, drones kamikazes, canons automoteurs ATMOS, mortiers de 120 millimètres, missiles antiaériens Barak, navires de patrouille de la marine, supports de canon Typhoon, missiles guidés antichars Lahat, systèmes de radar avancés, équipements de communication de dernière génération… Le tout échangé contre des milliards de dollars et la perspective – rare dans le contexte actuel – de s’ouvrir un nouveau canal d’approvisionnement énergétique. Les experts estiment ainsi à 40 % le taux de pétrole importé d’Azerbaïdjan vers Israël via l’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan. La realpolitik a sa logique propre. Évidemment, face à la somme de ces intérêts géopolitiques et économiques, la cause arménienne paraît bien minuscule.

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