“Peuple d’élite, sûr de lui-même et dominateur…”

Le cérémonial est quasiment immuable : le général de Gaulle est assis à une table sur une estrade d’où il domine la salle des fêtes de l’Elysée face à un parterre de journalistes pendant que ses ministres, assis à sa gauche l’écoutent religieusement. Ce 27 novembre 1967, le général de Gaulle aborde la question épineuse des conséquences de la Guerre des six jours.

En cours d’exposé, il lâche : « Certains même redoutaient que les Juifs, jusqu’alors dispersés, mais qui étaient restés ce qu’ils avaient été de tout temps, c’est-à-dire un peuple d’élite, sûr de lui-même et dominateur, n’en viennent, une fois rassemblés dans le site de leur ancienne grandeur, à changer en ambition ardente et conquérante les souhaits très émouvants qu’ils formaient depuis dix-neuf siècles ». Une horreur, certes emballée avec style, mais une horreur tout de même.

Les Juifs de France ont été profondément heurtés par les paroles du Général à travers lesquelles il laisse entendre qu’ils constituent un corps malfaisant et étranger à la France, nation à laquelle ils considèrent appartenir depuis leur émancipation à la fin du 18e siècle.

Profondément blessé, Raymond Aron, lui-même archétype du Français israélite, hésite à réagir. Si certaines voix du gaullisme historique avaient réagi aux propos insultants du général de Gaulle, cette grande figure de la vie intellectuelle française ne serait pas intervenue dans le débat. Mais comme Mauriac et Malraux sont aux abonnés absents, Aron s’est résolu à « plaider contre un réquisitoire d’autant plus insidieux qu’il demeure dissimulé ». Et comme il estime être « l’accusé qui ne trouve pas d’avocat, il assure lui-même sa défense ».

Le 28 décembre 1967, il publie un petit texte dans lequel il dénonce des propos « aussi dérisoires qu’odieux ». Surtout il affirme que « les antisémites […] recevaient du chef de l’État l’autorisation solennelle de reprendre la parole et d’user du même langage qu’avant le grand massacre ». Et de conclure : « Je dirais que le général de Gaulle a sciemment, volontairement, ouvert une nouvelle période de l’histoire juive et peut-être de l’antisémitisme. Tout redevient possible. Tout recommence. Pas question, certes, de persécution : seulement de « malveillance ». Pas le temps du mépris : le temps du soupçon  ».

Si les réflexions sur cette problématique que Raymond Aron publiera dans Le Figaro entreront dans la postérité sous le titre du recueil De Gaulle, Israël et les Juifs, il est important de rappeler ou tout simplement de préciser que la première réaction aux propos inacceptables président français n’est pas celle de Raymond Aron mais de Tim, un caricaturiste de L’Express.

Cette phrase lui inspire l’un de ses plus célèbres dessins dans lequel on peut voir un déporté en pyjama rayé bombant le torse, fièrement apposé sur des fils barbelés … mais avec une tête de cadavre ! L’étoile sur la poitrine du déporté identifie très clairement celui-ci comme juif. Avec « sûr de lui et dominateur » en légende.

Employé à l’Express, il propose son dessin à cet hebdomadaire mais la rédaction le juge trop polémique et le refuse. Il est finalement publié par Le Monde, mais dans la rubrique « Libre Opinion », en page 6 de l’édition du 3-4 décembre 1967.

La biographie de ce dessinateur est ici fondamentale pour bien comprendre son dessin. Tim, de son vrai nom Louis Mittelberg est un Juif polonais qui a immigré à Paris en 1937 pour étudier l’architecture. Incorporé dans l’armée française en 1940, il est fait prisonnier pendant la campagne de France. En 1941, il s’évade de son camp de prisonnier en Poméranie aux côtés de résistants qui deviendront célèbres : Alain de Boissieu (gendre du général de Gaulle) et Jean-Louis Crémieux-Brilhac. Il rejoint en 1941 les Forces Françaises Libres du général de Gaulle à Londres. Après la guerre, il devient dessinateur à L’Humanité et rejoint L’Express où il a pris le nom de Tim.

S’il éprouve de l’admiration pour l’homme de la France libre qu’il a servi avec courage, il est déçu par le président de la République, notamment en juin 1967 lorsque, à la veille de la guerre des Six Jours, lorsque le général de Gaulle décrète un embargo sur les armes à destination de d’Israël. La conférence de presse de novembre 1967 ne va pas réconcilier Tim avec le fondateur de la 5e République. .

Ce dessin nous permet surtout de saisir le sentiment qu’éprouvent les Juifs de France suite à cette conférence de presse. Le souvenir des persécutions nazies et de la Shoah étant encore présent dans les mémoires, la vision d’horreur suggérée par le dessin de Tim montre comment les Juifs français se sont projetés, identifiés avec Israël et ce personnage du déporté, moins en raison du contexte international qu’en raison de leur propre histoire, celle de l’occupation, des persécutions et des déportations vers Auschwitz-Birkenau.

Et ne l’oublions pas, cette histoire est encore récente puisque nous ne sommes que 22 ans après la fin de la fin de la Guerre.

Écrit par : Nicolas Zomersztajn
Rédacteur en chef
22 bis

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