Un historien jugé pour avoir décrit l’antisémitisme Arabo-Musulman

En quoi le procès qu’on vous a intenté pour incitation à la haine raciale fut un « fait social total » ?

Georges Bensoussan J’utilise cette expression de Durkheim car ce procès, en soi mineur, met en lumière des forces que l’on voit rarement réunies. A travers le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF, dissous fin 2020 après l’assassinat de Samuel Paty), la mouvance islamiste était présente au procès. Comme aussi, à sa suite, les organisations antiracistes y compris la LICRA menée par Alain Jakubowicz, à la colère d’une partie de ses membres. Face à ces plaignants, le courant de solidarité s’est avéré puissant, Juifs et non-Juifs confondus, en défense de la liberté d’expression, convaincus aussi que je disais vrai même s’ils jugeaient le propos maladroit. Ce procès a vu se dessiner un clivage idéologique entre deux France, entre une partie de la gauche « immigrationniste » et une partie de l’opinion (parfois anciennement « de gauche » elle aussi), qui se cabre devant le choc migratoire actuel, refuse la montée en puissance de l’islam, tant in fine c’est bien la place de l’islam dans le pays qui divise la société française. Et, au-delà, la question d’une immigration massive dont beaucoup redoutent qu’elle ne débouche sur un bouleversement identitaire.

Ce procès se joue aussi sur le terrain de la liberté d’expression. Est-ce un procès visant à faire taire et à intimider ?

G.B. C’est le but poursuivi par le CCIF qui dépose un signalement cinq mois après les faits. Il ne le fait que lorsque le sociologue Smaïn Laacher décide de retirer sa plainte en février 2016. « L’affaire » est donc terminée. Mais le CCIF ne l’entend pas ainsi. Quelle que soit l’issue du procès, le but est de me faire taire et, au-delà, d’intimider suffisamment l’opinion pour la contraindre au silence. Certes, le CCIF aurait préféré remporter cette bataille, mais sur le fond il a doublement atteint son but : faire peur (qui souhaite connaitre cette épreuve ?) et salir le mis en cause même si, comme moi, il est acquitté à trois reprises (première instance, appel et cassation). Il en reste toujours une flétrissure. Pour la bourgeoisie culturelle de « gauche », je resterai à jamais « clivant » et « infréquentable ». Inaudible.

Le CCIF a donc réussi à porter atteinte à votre légitimé scientifique…

G.B. Le CCIF visait exclusivement mes travaux sur les Juifs du monde arabo-musulman, un livre plusieurs fois cité lors des audiences. Mes travaux sur la Shoah le laissaient indifférent. Juifs en pays arabes (éd. Tallandier), en revanche, heurtait frontalement ceux qui n’acceptaient pas la dénonciation du mythe d’une « idylle judéo-arabe » qui aurait été brisée par le colonialisme, le sionisme et la création d’Israël. Tout en répétant que mon travail d’historien n’était pas en cause dans ce procès, mon travail sur les Juifs dans le monde arabo-musulman obsédait certaines parties civiles.

En quoi l’antiracisme mobilisé dans cette affaire s’est transformé en antiracisme dévoyé ?

G.B. Il est dévoyé dès lors que toute description d’une réalité de racisme, quelle qu’elle soit, est qualifiée d’incitation à la haine. Si je dis par exemple que l’antisémitisme meurtrier en France est à 90% le fait de Français d’origine maghrébine, mes propos peuvent être qualifiés d’incitation à la haine raciale. Partant, lorsque j’alerte au feu, je suis l’incendiaire. Antiracisme dévoyé quand le responsable-coupable d’une situation documentée use de la loi de 1972 contre le racisme pour se poser en victime et m’assigner en justice. Une loi dévoyée quand elle permet à des racistes et des antisémites de crier à « l’incitation à la haine raciale » dès qu’ils sont mis en cause. Imaginons qu’en 1921, au sortir de la guerre civile en Russie, j’eus dénoncé l’antisémitisme des Russes blancs qui venaient de massacrer près de 200.000 Juifs. Alors voici que le CCRF (Collectif contre la Russophobie en France) me poursuivrait devant les tribunaux pour « essentialisation » et « incitation à la haine » contre les Russes blancs. Telle est la perversion du processus qui sait user des armes de la démocratie pour les retourner contre elle. L’acmé de l’absurde est enfin atteinte lorsque mes détracteurs m’accusent de faire l’impasse sur l’antisémitisme chrétien pour mieux accabler le monde arabo-musulman. Ce qui ne manque pas de piquant quand on sait que j’ai consacré plusieurs livres à la Shoah et aux racines européennes de l’antisémitisme.

Ce procès nous éclaire-t-il sur le destin des Juifs de France ?

G.B. Ce qui m’a frappé durant deux ans, c’est l’élan de solidarité, massif et chaleureux, venu des communautés juives de base. Comme si le fait d’avoir dit tout haut ce qu’elles pensaient et subissaient faisait de moi leur porte-parole. Mais à travers cette affaire, j’ai aussi mesuré la solitude du destin juif en France. Et lorsqu’on en arrive à trainer devant les tribunaux un historien qui documente l’antisémitisme maghrébin, c’est la goutte de trop. Les Juifs de France ont vécu cela comme un mauvais signal, ils ont eu le sentiment qu’on se préparait à les sacrifier sur l’autel du vivre-ensemble.

 C’est donc un vivre-ensemble sans les Juifs ?

G.B. Oui, car les Juifs sont de plus en plus perçus comme des perturbateurs. La mémoire de la Shoah réveille la culpabilité de l’Europe et fait mouvoir les fantômes qui habitent encore tant de familles. Le conflit israélo-arabe, l’exode des Juifs du monde arabe, la violence antijuive dans la France d’aujourd’hui mettent en accusation la population arabo-musulmane, nombreuse, souvent remuante, et que l’on craint au sommet du pouvoir. Qui craint la minorité juive qui ne met le feu à aucune cité et ne se livre à aucune vengeance en dépit des assassinats dont elle a été la victime ? Les Juifs sont devenus les trublions du vivre-ensemble parce qu’ils mettent en lumière la violence des uns, leur défaut d’intégration et la lâcheté des autres. On en veut aux victimes de nous dévoiler tel que nous sommes. Les Juifs ne vont pas disparaitre de l’Hexagone même si la « communauté » compte probablement 100.000 personnes de moins qu’il y a trente ans ! Mais l’émigration se poursuit, en particulier vers l’Etat d’Israël (60.000 Juifs s’y sont rendus depuis l’an 2000), aux Etats-Unis, au Canada, en Australie. Pour vivre tranquilles, ceux qui restent se feront plus discrets, ils se couleront en silence dans un processus d’invisibilisation. 

Écrit par : Nicolas Zomersztajn
Rédacteur en chef
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