Regards n°1126

Charles Knoblauch : résister, reconstruire et transmettre

Militant communiste durant les années 1930, résistant pendant la guerre, dirigeant communautaire et fondateur de la Colonie Amitié, il consacra sa vie à transmettre aux jeunes générations l’amour d’Israël et des valeurs de justice et d’ouverture. Trente ans après sa disparition, son parcours demeure celui d’un homme qui refusa toujours de choisir entre fidélité à son peuple et engagement universel.

Charles Knoblauch appartenait à cette génération d’hommes que les tragédies du XXe siècle n’ont ni brisés ni détournés de leur devoir envers les autres. Il fut de ceux qui, confrontés très tôt à l’injustice, choisirent non la résignation mais l’engagement. Et cet engagement, chez lui, ne fut jamais circonstanciel : il constitua la trame même de son existence.

Depuis sa jeunesse anversoise, Charles Knoblauch porta en lui la révolte contre toutes les formes d’oppression. Militant de la Jeunesse communiste dès les années 1930, dirigeant de la Fédération anversoise, membre de son Comité central et de son bureau flamand, participant aux réunions du Bureau exécutif national, il faisait partie de la délégation belge au VIIe Congrès de l’Internationale communiste. Très tôt déjà, il croyait que la dignité humaine ne pouvait être divisée, et que le combat pour les Juifs faisait partie du combat universel pour la justice.

Cet idéal ne demeura pas théorique. Syndicaliste actif, il participa à la grande grève des ouvriers diamantaires de 1936. Soldat en 1940 durant la campagne des Dix-Huit Jours, il rentra ensuite à Anvers et refusa de se soumettre à l’humiliation du registre des Juifs. Dans la clandestinité, il risqua sa vie pour la Résistance, organisant avec quelques compagnons un commerce clandestin de l’or et du diamant destiné à soutenir le parti et les réseaux de lutte contre le nazisme. Dans cette activité dangereuse, il croisa ceux qui, au sein de l’Orchestre rouge, avaient choisi eux aussi le chemin du courage.

Contraint de fuir vers le sud de la France après l’arrestation de responsables communistes, il poursuivit son action avec obstination, avant d’être arrêté et emprisonné durant plusieurs mois. Comme tant d’hommes de sa génération, il connut l’exil, la clandestinité, la peur et la perte. Mais il ne renonça jamais à cette conviction fondamentale : même au cœur des ténèbres, l’homme doit rester fidèle à sa conscience.

Après la libération, Charles Knoblauch revint en Belgique et participa à cette immense entreprise de reconstruction morale et humaine qui fut celle du judaïsme européen d’après-guerre. Diamantaire à Anvers, il fonda avec son ami et compagnon de route David Susskind la société CADDI, le Comptoir anversois de distribution de diamant industriel. Mais sa véritable ambition dépassait le domaine économique. Il voulait contribuer à rebâtir une vie juive digne, moderne, ouverte et fidèle à ses valeurs.

C’est dans cet esprit qu’il participa, en 1959, avec David Susskind, à la fondation du Centre communautaire laïc juif (CCLJ), dont il deviendra plus tard le président. Charles Knoblauch comprenait que la survie du peuple juif ne pouvait reposer uniquement sur la mémoire des catastrophes passées. Elle exigeait une transmission vivante, une culture, une solidarité, une éthique et surtout une jeunesse à laquelle offrir un horizon.

Passionné par la jeunesse

Toute son œuvre allait dès lors se concentrer sur cette mission essentielle : assurer la continuité juive sans jamais renoncer aux idéaux humanistes qui avaient guidé sa jeunesse. « Toute ma vie, y compris depuis mes vertes années militantes, j’ai été passionné par la jeunesse », insistait Charles Knoblauch à l’occasion des 25 ans de la Colonie Amitié à Saint-Idesbald. « Ceux qui ont les jeunes ont l’avenir, dit-on. J’irai même plus loin : ce sont ceux qui ont les enfants qui détiennent les clés de l’avenir. Car c’est chez eux que les traces se marquent le plus profondément et que la transmission a le plus de chance de réussir. »

Charles Knoblauch et David Susskind, son ami, son camarade.

C’est ainsi qu’en juin 1967, avec un groupe de militants du CCLJ, il créa la Colonie Amitié à Saint-Idesbald. Le projet d’établir une résidence permanente pour une colonie juive a été lancée fin 1966. L’acquisition de la propriété (une ancienne maison de repos estivale pour des nonnes d’une congrégation catholique) dans cette station balnéaire du littoral belge et tous les préparatifs étaient réalisés lorsqu’éclata la guerre des Six-jours qui mobilisa toutes les énergies du CCLJ et de la communauté juive de Belgique au profit d’Israël. Toutefois, dans cette ambiance de solidarité inédite, Charles Knoblauch, sa femme Irène, Rosette Jawerbaum, Tamara Danblon, Serge Pollack et Pitou Kohn ont bel et bien rempli la mission qu’ils se sont fixé : ouvrir la Colonie Amitié en juillet. Depuis lors, sous la houlette de Pitou Kohn qui assure la direction quatre fois par an, la Colonie Amitié a accueilli sans interruption jusque 1997 des milliers d’enfants. Pour Charles Knoblauch, ce projet allait devenir l’œuvre de sa vie. En effet, pendant près de trente ans, des générations d’enfants juifs de Belgique y découvrirent bien davantage qu’un lieu de vacances. Dans cet espace de liberté, de fraternité et de transmission, ils apprirent à donner un sens à leur identité juive, à respecter autrui, à s’ouvrir au monde tout en prenant conscience de leur appartenance au peuple juif et de leur lien avec Israël. Charles Knoblauch savait qu’une identité juive authentique ne pouvait être fondée sur le repli. Elle devait au contraire conduire à davantage de responsabilité humaine. Il le disait avec simplicité : « Si la colonie Amitié n’a pas de charte et ne fait pas de politique, elle s’efforce de transmettre la culture juive. Ce qui signifie d’abord respecter autrui. Il faut combattre le racisme et l’antisémitisme. »

Cette fidélité aux valeurs humaines allait de pair avec une solidarité indéfectible envers Israël. Pour Charles Knoblauch, le destin du peuple juif ne connaissait pas de frontières. Dès 1968, la Colonie Amitié accueillit chaque année pendant un mois des enfants israéliens orphelins des guerres d’Israël — d’abord de la guerre des Six Jours, puis de la guerre de Kippour. Ce geste exceptionnel, unique dans l’histoire de la communauté juive belge, fut rendu possible par sa ténacité, son sens du devoir et sa générosité.

Son action fut reconnue en Israël même. En 1987, à l’occasion du vingtième anniversaire de la Colonie Amitié, le ministre israélien de la Défense, Yitzhak Rabin, lui rendit un hommage personnel et chaleureux. Lors de la cérémonie organisée le 17 octobre 1987 au Foyer des combattants à Tel-Aviv, Yitzhak Rabin a attribué à Charles Knoblacuh un diplôme certifiant que son nom figure dans le Livre d’or du KKL (Fonds national d’Israël), une distinction rare en Israël où les médailles et les décorations civiles n’existent pas. Cet hommage n’était pas seulement destiné à un homme : il saluait une certaine idée de la solidarité juive, discrète, concrète et profondément humaine. C’est le directeur général du ministère de la Défense, Arié Fink, qui précisa toute l’importance de l’initiative de Charles Knoblauch concernant ces orphelins de guerre : « Tous ceux qui savent ce que vous faites et reconnaissent l’importance de votre activité sont tous d’accord que le séjour d’enfants dans une colonie organisée par vos soins avec chaleur, amour et joie, contribue beaucoup à les encourager et à renforcer leur assurance. Par ailleurs, c’est là une contribution de grande importance pour le rapprochement des cœurs et l’identification du peuple juif dans le monde avec l’État d’Israël. ».

Ne jamais refuser un enfant à la Colonie Amitié

Il n’y a pas que les autorités israéliennes qui peuvent témoigner de sa bienveillance. Car Charles Knoblauch fut avant tout un homme de cœur. Ceux qui l’ont connu se souviennent de sa générosité naturelle, de son refus des distinctions sociales et de son attention constante aux plus fragiles. « Notre maison ne refuse jamais un enfant pour des raisons financières car la raison d’être de la Colonie Amitié, c’est précisément de ne faire aucune différence », aimait-il rappeler sans jamais oublier de mentionner les « parrains » de la Colonie Amitié, c’est-à-dire une trentaine de donateurs qui acquittent les frais de voyage des familles les moins favorisées et des jeunes orphelins israéliens.

Charles et Irène Knoblauch à la rencontre des enfants israéliens dans sa villa de Knokke aux côtés de l’ambassadeur d’Israël.

En cela réside peut-être la plus grande leçon qu’il nous laisse. Charles Knoblauch appartenait à cette génération qui, après avoir vu l’Europe sombrer dans la barbarie, choisit malgré tout de croire encore en l’homme. Il sut unir l’universalisme de ses engagements de jeunesse à une fidélité profonde à ses racines juives. Il comprit qu’il n’existait aucune contradiction entre la défense du peuple juif et le combat pour un monde plus juste. Enthousiaste et généreux, il avait, selon sa fille « sa vie durant, cru à l’idéal communiste, il y était resté fidèle car il détestait l’égoïsme et les inégalités sociales. ». Le soulèvement de Budapest en 1956 n’avait pas ébranlé son adhésion au communisme. C’est finalement le Printemps de Prague de 1968 qui a eu raison de sa foi communiste sans qu’il ne renie jamais son passé.

Trente ans après sa disparition, son souvenir demeure d’une singulière actualité. À une époque où les identités se crispent souvent dans l’exclusion et où les idéaux s’effacent devant les intérêts immédiats, la vie de Charles Knoblauch nous rappelle qu’il est possible d’être à la fois profondément attaché à son peuple et profondément ouvert aux autres. Se souvenir de lui aujourd’hui n’est pas seulement un devoir de mémoire. C’est une invitation à poursuivre, avec la même exigence morale et le même esprit de générosité, cette œuvre de transmission, de solidarité et de dignité humaine à laquelle il consacra toute sa vie.

Écrit par : Nicolas Zomersztajn
Rédacteur en chef
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