Lorsque la polarisation transforme les désaccords politiques en affrontements identitaires, la lutte contre l’antisémitisme devient une arme de disqualification de l’adversaire. Dans cette confrontation où chacun prétend défendre les Juifs, leur parole se retrouve confisquée et la réalité de l’antisémitisme qu’ils subissent reléguée au second plan.
La polarisation est partout. Difficile aujourd’hui d’écouter un commentaire politique ou de parcourir un éditorial sans voir surgir le terme « polarisation ». Ce dernier semble s’être imposé comme l’un des principaux substantifs de notre époque. Mais derrière son apparente évidence, une question demeure trop souvent éludée : en quoi consiste réellement la polarisation et d’où vient cette notion ? C’est un philosophe néerlandais méconnu dans le monde francophone, Bart Brandsma, qui a forgé ce concept neuf en captant ce climat où les divergences se transforment en antagonismes irréconciliables.
Dans La société polarisée. Des extrêmes et du moyen de s’en sortir (éditions Payot), Bart Brandsma définit la polarisation comme un processus par lequel les individus développent des sentiments de défiance, de mépris ou d’hostilité envers des groupes politiques ou sociaux auxquels ils ne s’identifient pas. Loin d’être le résultat de désaccords profonds entre des individus ou des groupes, comme le suppose d’ailleurs la démocratie, il s’agit d’une dynamique sociale qui se nourrit de l’opposition des identités collectives. Autrement dit, ce qui polarise une société, ce ne sont pas des individus qui pensent différemment, mais des individus qui en viennent à considérer ceux qui pensent différemment comme des ennemis à combattre.
Multitude de sous-cultures isolées et hostiles les unes aux autres
S’installe alors une logique binaire : « nous » contre « eux » où les extrêmes occupent une place privilégiée et visible. « La polarisation que l’on observe sur la politique se traduit aussi dans l’ensemble de la société, qui est soumise à davantage de radicalité politique, sous-tendue par des affects forts que sont la colère, l’exaspération, ou l’indignation », souligneAnne MuxelCitée dans Louis Chahuneau, « Polarisation des jeunes : quand la politique touche à l’intime » Émile, N°31, 26 décembre 2024, politologue, directrice déléguée du Cevipof et auteure de Toi, moi et la politique (éditions du Seuil, 2008). Il n’étonnera personne que cette polarisation croissante de la société soit étroitement liée à la fragmentation numérique de l’espace public. Les réseaux sociaux et leurs algorithmes conçus pour maximiser l’engagement par l’indignation ont enfermé les individus dans des bulles hermétiques. Au lieu d’une grande agora propice au débat contradictoire, la polarisation engendre une multitude de sous-cultures isolées et hostiles les unes aux autres. Et en raison de leur utilisation quasi exclusive comme source d’information, il n’est pas non plus surprenant d’observer que les jeunes soient plus tentés par les partis porteurs d’une vision conflictuelle de l’engagement politique. « Les jeunes générations qui entrent en politique dans ce contexte n’ont pas forcément connu d’autres conjonctures. Elles sont entraînées dans cette extrémisation des débats, sur la question du féminisme, de l’écologie ou de la guerre à Gaza. Ce sont des sujets qui les interpellent très fortement », ajoute Anne MuxelCitée dans Louis Chahuneau, « Polarisation des jeunes : quand la politique touche à l’intime » <em>Émile</em>, N°31, 26 décembre 2024
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Les travaux de Bart Brandsma offrent une grille de lecture particulièrement pertinente de la manière dont la lutte contre l’antisémitisme est devenue un objet majeur de polarisation. Alors que le consensus démocratique doit prévaloir face à ce fléau, le débat public s’est profondément fracturé autour de sa définition, de son instrumentalisation et de son usage partisan. S’il est communément admis que le 7-Octobre et la guerre à Gaza ont considérablement accentué la polarisation autour de la lutte contre l’antisémitisme, celle-ci était déjà à l’œuvre depuis une dizaine d’années, lorsque la question de l’adaptation de la définition de l’antisémitisme aux réalités du début du XXIe siècle avait suscité de vives polémiques dans les milieux politiques et associatifs antiracistes. Le 7-Octobre et la guerre à Gaza n’ont donc fait que révéler et amplifier la dimension polarisante de ces controverses.
La dénonciation de l’antisémitisme est devenue une arme rhétorique centrale entre les différents pôles politiques. À l’extrême droite, des partis comme le Vlaams Belang en Belgique et le Rassemblement National en France tentent d’utiliser la lutte contre l’antisémitisme comme un levier de respectabilité et de légitimation pour s’intégrer dans l’arc démocratique, tout en étant régulièrement rattrapé par les déclarations passées ou présentes de certains de ses cadres. À la gauche radicale, des partis comme le PTB en Belgique, LFI en France et le Green Party en Grande-Bretagne font face à de lourdes accusations d’antisémitisme alimentées par des polémiques à répétition et des sorties médiatiques de leurs dirigeants en raison de leur rhétorique antisioniste enflammée, leur tendance à minimiser ou nier des cas précis d’antisémitisme émanant de leurs propres troupes et leur focalisation sur l’instrumentalisation de la lutte contre l’antisémitisme à des fins de défense de la politique de l’État d’Israël.
Le messager compte plus que le message
Comme l’antisémitisme apparait comme une transgression morale majeure, les accusations d’antisémitisme ou de complaisance envers celui-ci reviennent à contester non seulement les positions de l’adversaire, mais également sa légitimité morale. Ce qui n’est pas sans conséquence sur la compétition pour la légitimité antiraciste. Les acteurs politiques ou associatifs peuvent chercher à se présenter comme les défenseurs les plus crédibles des Juifs en contestant surtout la sincérité de leurs adversaires. La lutte contre l’antisémitisme devient alors un enjeu de distinction politique. La dynamique des identités partisanes vient aussi exacerber la polarisation de la lutte contre l’antisémitisme. Lorsque cette cause est fortement associée à un camp, certains individus peuvent se méfier des initiatives de lutte portées par ce camp, même lorsqu’ils adhèrent à leur objectif général. Le jugement sur le messager peut prendre le pas sur le jugement sur le message.
Le résultat de cette dynamique est terriblement désastreux pour les Juifs : elle tend à occulter la réalité de l’antisémitisme que subissent les Juifs depuis le plusieurs années. À force de transformer une lutte fondamentale en enjeu de positionnement politique, on risque d’en oublier sa raison d’être. « L’antisémitisme serait une question secondaire, mais parce qu’il est devenu le théâtre d’une compétition où chacun veut apparaître comme le protecteur des juifs. La droite dénonce l’antisémitisme de la gauche radicale, la gauche proclame son attachement à l’universalisme, le centre se pose en gardien de la rigueur démocratie et même l’extrême droite cherche à se présenter comme soucieuse de défendre les Juifs. Et pendant que les partis se disputent le Juif, le juif disparaît. », déplore dans une tribune publiée dans Le Monde le socio-anthropologue français Bernard Kalaora.
Il existe aussi une forme de dépossession qui ne passe ni par l’exclusion ni par le silence imposé, mais par l’attention excessive que les autres vous portent. Une attention qui, sous les apparences de la sollicitude, finit parfois par devenir une manière de vous assigner une place. « On parle de nous, on nous invoque, on prétend nous défendre, mais on ne nous laisse guère parler. Chacun semble avoir besoin de ‘‘son’’ Juif : celui qui viendra confirmer sa vertu, dénoncer ses adversaires et lui permettre de se tenir du bon côté de l’histoire », explique Bernard Kalaora. « Mon identité est partout convoquée et, dans le même mouvement, ma parole confisquée. Je ne veux être ni le Juif de la droite contre la gauche, ni celui de la gauche contre la droite. Je ne veux pas davantage être utilisé comme caution morale par ceux qui ont besoin d’un juif pour certifier leur républicanisme. Je suis un individu juif, avec mes opinions, mes contradictions, mes colères, mes fidélités et mes désaccords. Je n’ai aucune vocation à représenter ‘‘les Juifs’’, encore moins à fournir aux partis un certificat de bonne conduite. »
Le Juif comme décoration morale
Dans ce contexte de polarisation, les Juifs deviennent des figures métaphoriques désincarnées auxquelles les uns et les autres vont assigner un rôle bien précis dans lequel il leur sera permis d’exister. « Le Juif devient un miroir dans lequel chacun vient vérifier qu’il n’est pas du mauvais côté. Mais je ne suis pas un miroir. Je ne suis pas une pièce à conviction, un symbole électoral ou une décoration morale de la République. Je ne suis pas davantage la propriété symbolique d’un parti. Et si l’on nous laisse parler, encore faut-il que ce que nous disons soit conforme à ce que l’on attend de nous : au standard du ‘‘bon juif’’, celui qui ne dérange pas, qui confirme le récit attendu et ne contrarie personne », regrette Bernard Kalaora.
Cette situation inédite ne peut que fragiliser les Juifs. Car telle qu’elle se déploie, la polarisation de la lutte contre l’antisémitisme ne représente pas un simple dysfonctionnement passager du débat public, mais bien une menace réelle pour ce combat et son efficacité. Et lorsque la lutte contre l’antisémitisme ne devient plus qu’une arme dans la confrontation entre camps politiques irréconciliables ou ennemis irréductibles, c’est sa capacité même à fédérer la société autour d’un principe démocratique fondamental qui se trouve compromise.
[1] Citée dans Louis Chahuneau, « Polarisation des jeunes : quand la politique touche à l’intime » Émile, N°31, 26 décembre 2024
[2] Ibid.







