Regards n°1116

Giuliano Da Empoli à l’heure des prédateurs

Dans son dernier essai, L’heure des prédateurs (éditions Gallimard), le politologue italien s’installe dans la peau d’un « scribe aztèque » pour mieux analyser l’emprise des populistes autoritaires et des « conquistadors de la tech ». Brillant !

Son précédent livre, Le mage du Kremlin (éditions Gallimard) nous faisait plonger dans la tête de Vladimir Poutine et les coulisses du très nébuleux pouvoir russe. Son nouvel essai, L’heure des prédateurs, est d’ores et déjà un best-seller tiré plus de 150 000 exemplaires. Livre après livre, Giuliano da Empoli, tente de donner du sens au monde chaotique, sans cesse abimé puis reconstitué, dans lequel nous vivons. Une époque où l’illibéralisme, la quête de l’homme fort, la violence politique et le national-populisme sont devenus la norme. Une ère où le faux se mêle au vrai, où l’émotion dicte sa loi à la raison. Un moment particulier qui, comme l’identifie l’intellectuel italien, désarçonne ceux qui jouent selon les règles et la morale, méprise l’idée même de démocratie et couronne de nouveaux super vilains à mi-chemin entre le dictateur et l’oligarque. Trump, Musk, Milei, Bezos, Poutine, Zuckerberg, Erdogan, Le Cun… La liste des profils inquiétants est longue et malheureusement non exhaustive.

Tous préparent un monde le sérieux a disparu, où le savoir s’est évanouit, où les humanités laissent place aux chiffres, aux écrans, à la machine affublée de l’IA. C’est en esprit éclairé, l’un des plus brillants de notre époque, que pense Da Empoli. A rebours de l’époque mais toujours à l’écoute du monde, « en ouvrant grand les yeux plutôt qu’en se bouchant le nez », celui qui fut notamment plume et conseiller politique du premier ministre italien Matteo Renzi chronique l’effondrement du monde d’hier. Une posture certes romantique mais également étonnamment réaliste. Car Da Empoli compose avec le réel même si celui-ci lui déplait et offre de nouvelles perspectives plutôt qu’une nostalgie plombante. Dans le chaos qui s’organise, sa plume trace alors une voie bienvenue : « Aujourd’hui, écrit-il, l’heure des prédateurs a sonné et partout les choses évoluent d’une telle façon que tout ce qui doit être réglé le sera par le feu et par l’épée. Ce petit livre est le récit de cette conquête, écrit du point de vue d’un scribe aztèque et à sa manière, par images, plutôt que par concepts, dans le but de saisir le souffle d’un monde, au moment où il sombre dans l’abîme, et l’emprise glacée d’un autre, qui prend sa place. »

Un Machiavel des temps modernes

L’essai transporte son lecteur de New York à Riyad, de l’assemblée générale de l’ONU au fameux Ritz-Carlton de MBS, prison dorée mise en scène par son souverain saoudien au double visage, tantôt doux et éclairé, tantôt féroce et inquiétant. Au fil des pages, le politologue nous guide de l’autre côté du miroir, « là où le pouvoir s’acquiert par des actions irréfléchies et tapageuses, où des autocrates décomplexés sont à l’affût du maximum de chaos, où les seigneurs de la tech semblent déjà habiter un autre monde, où l’IA s’avère incontrôlable. » Ce faisant, il adopte une posture interessante : celle d’un Machiavel des temps modernes et d’un moraliste habile qui observe, analyse et dissèque les nouvelles façons d’être des Cesar Borgia qui essaiment aux quatre coins du monde.

Dans cette nouvelle imprévisibilité qui emporte le monde, en marge de la Russie, des insondables décisions de Trump et de la rigidité chinoise, on notera avec un certain interêt la permanence du conflit israélo-palestinien à l’agenda international. En la matière, l’expérience de l’auteur prouve deux choses : d’abord la lassitude que suscite ce conflit qui s’enlise. Les discours des représentants israéliens et palestiniens sont devenus prévisibles, dépourvus d’audace et de surprise. Ceux-ci ne font que prolonger un état de guerre qui désespère tous les interlocuteurs. La seconde chose, plus inédite, est la nouvelle donne militaire. Si la défense israélienne demeure puissante, il n’en reste pas moins que ses ennemis disposent de nouveaux moyens de nuisance : « Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et tout au long de la guerre froide, la dissuasion nucléaire a rendu prohibitif le coût de toute attaque de grande envergure, explique l’écrivain. Mais l’évolution du cadre géopolitique et les progrès de la technologie ont mis fin à cette phase de relative accalmie : l’attentat contre les Tours jumelles, qui a relancé l’histoire en dépit de sa mort annoncée, a coûté moins d’un million de dollars. Aujourd’hui, un porte-avions qui a coûté dix milliards de dollars au gouvernement américain peut être coulé par deux ou trois missiles hypersoniques chinois à quinze millions. À l’inverse, pour abattre un drone à 200 $ lancé depuis le Sud du Liban, Israël doit employer à chaque coup un missile Patriot qui en vaut trois millions. Sans parler d’une cyberattaque capable de paralyser une nation entière, dont le coût est quasiment nul. » Et Da Empoli de conclure, sur une note pessimiste : « Ces jours-ci, l’attaque coûte moins cher que la défense. Beaucoup moins. Et le prix continue à baisser… »

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