Depuis que Bozar a inséré dans sa programmation le concert de l’orchestre philharmonique de Munich le 24 novembre prochain, une vieille mécanique militante s’est remise en marche avec la régularité d’un métronome. La présence de Lahav Shani, chef d’orchestre israélien, suffit désormais à transformer un événement musical en procès politique.
Déjà, lorsque le concert prévu à Gand en septembre 2025 avait été déprogrammé, les mêmes griefs avaient été invoqués : Lahav Shani n’aurait pas fourni des déclarations suffisamment explicites contre le « régime génocidaire de Tel-Aviv ». À travers son activité artistique, disait-on, il contribuerait à normaliser un État criminel. Non parce qu’il aurait soutenu la guerre ou appelé à la violence, mais parce qu’il n’aurait pas prononcé les mots exigés par ceux qui réclament son boycott.
On exige donc des artistes israéliens qu’ils qualifient Israël d’État colonial, raciste et génocidaire, selon la terminologie prescrite. Tant qu’ils ne répètent pas cette liturgie idéologique dans son intégralité, ils demeurent coupables. Il leur suffit de prononcer la phrase salvatrice et ils seront alors admis dans le camp du bien.
Pourtant, Lahav Shani n’a jamais soutenu le gouvernement israélien. Il n’a jamais défendu la guerre à Gaza. Ses rares déclarations publiques évoquent la réconciliation et le désir de coexistence. Mais précisément : cela ne suffit pas. Cela ne suffira jamais. Car le tribunal militant réclame davantage. Derrière l’apparence de la conscience militante réapparaît alors quelque chose de très ancien : le réflexe inquisitorial. L’artiste israélien doit désormais prouver sa conformité idéologique pour conserver le droit d’exister publiquement. Il n’a pas droit au silence qui devient une preuve à charge.
Mais cette logique du boycott ne s’arrête pas aux artistes israéliens. Elle atteint désormais des Juifs de diaspora dont le crime consiste parfois simplement à parler de l’antisémitisme qu’ils subissent. C’est le cas de Barbara Butch, DJ française, militante LGBTQIA+ et figure emblématique de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Paris en juillet 2024. Depuis des années, elle subit l’antisémitisme ordinaire qui accompagne sa vie depuis l’enfance, et dont la violence s’est encore aggravée après les JO. Les insultes qu’elle reçoit mêlent homophobie, sexisme, grossophobie et antisémitisme dans une même boue verbale : menaces de mort, appels au meurtre, humiliations obsessionnelles.
C’est ce qui a amené Barbara Butch a signé, avec d’autres personnalités françaises, une tribune soutenant une proposition de loi destinée à actualiser la lutte contre les nouvelles formes d’antisémitisme. Elle a pourtant précisé publiquement qu’elle avait des réserves sur certains aspects du texte. Peu importe. Mais le simple fait de dénoncer l’antisémitisme fut aussitôt interprété par des influenceurs et des militants de la gauche radicale comme une entreprise de criminalisation du soutien au peuple palestinien. Et voilà qu’une artiste juive, lesbienne, cible quotidienne d’insultes haineuses, se retrouve visée par un appel au boycott : une demande de déprogrammation de Barbara Butch du festival Le Cabaret Frappé organisé à Grenoble du 15 au 19 juillet a été lancée par les militants LFI locaux.
Le plus troublant n’est même pas l’exigence du boycott mais la méthode utilisée. En dignes héritiers des anciennes chasses aux sorcières idéologiques, ces militants ne se contentent plus de condamner. Ils falsifient : ils accusent Barbara Butch d’avoir participé à la Gay pride de Tel Aviv en 2025. Or, il s’agit d’un événement auquel elle n’a jamais pris part, et qui, de surcroît, n’a jamais eu lieu puisque cette édition fut annulée ! Mais dans les climats de ferveur idéologique, le mensonge importe peu. Une accusation utile suffit. Et chaque calomnie relance aussitôt des torrents d’insultes : « grosse truie sioniste », « gros sac à merde juif », etc.
Il y a dans cette affaire une ironie tragique : des mouvements et des collectifs qui se présentent comme les défenseurs suprêmes des minorités participent désormais au harcèlement d’une femme juive et lesbienne en reprenant, parfois mot pour mot, les mécanismes d’exclusion de l’extrême droite qui accusait Barbara Butch de corrompre les mœurs, de ridiculiser le christianisme et d’incarner la décadence moderne. Les causes divergent peut-être, mais les effets sont étrangement semblables. Les Juifs connaissent bien ce phénomène : ce moment où des idéologies pourtant opposées finissent par tenir le même discours.






