Regards n°1126

Sophia Aram, rire de contre-bande

Applaudie par les défenseurs d’une gauche laïque et universaliste mais devenue la cible d’une partie du milieu humoristique, Sophia Aram se produira le 11 juin au Centre culturel d’Uccle. Portrait d’une artiste courageuse qui refuse de reculer.

Sur Radio Nova, ils continuent de jouer les sales gosses… Même bande, ou presque que celle qui officiait jadis sur France Inter. Guillaume Meurice au centre du dispositif, Pierre-Emmanuel Barré, Aymeric Lompret et quelques autres satellites d’une gauche du rire persuadée d’avoir conservé le monopole de l’irrévérence, de la libre parole et de la radicalité.

France Inter ? Trop bourgeoise ! Trop gauche de gouvernement ! Nova ? Evidemment rebelle, du moins en façade. Depuis son rachat par l’homme d’affaires Matthieu Pigasse, la station cultive un positionnement de contre-programmation politique, pensé comme l’exact négatif des médias Bolloré. Pour parvenir à incarner l’alternative, tous les moyens sont bons, quitte à sur-politiser l’antenne, corser artificiellement son propos, céder au populisme et tirer sur les mêmes cibles, en boucle. Jadis impertinente et fédératrice, Radio Nova s’est ainsi transformée en antenne « triste » et « toxique » à en croire l’avocat Richard Malka, tout en surfant cyniquement sur le créneau de la Nouvelle France mélenchoniste. Exemple, le 10 mai dernier. Dans l’émission La Dernière, Pierre-Emmanuel Barré déroule une chronique acide sur l’Eurovision lorsqu’il bifurque sans prévenir vers Sophia Aram. « Si je devais choisir entre regarder l’Eurovision et regarder le spectacle de Sophia Aram, je me suiciderais », lance-t-il. L’affaire pourrait s’arrêter à une vanne potache. Mais Barré poursuit : il imagine l’humoriste devenir daltonienne, traverser au feu rouge et finir renversée par une voiture. Les rires fusent en plateau. Barré continue sur sa lancée. « Oh non, merde, comment va la bagnole ? Elle roule encore. Super, alors repasse une fois en marche arrière ! » Pour motiver la blague, l’humoriste a une excuse toute trouvée : « Oh, c’est violent, c’est violent. Mais ça va : elle met des guillemets à un vrai ‘‘génocide’’, je peux lui mettre une Kangoo imaginaire dans la gueule ! ».

La violence de la charge et l’hilarité générale qu’elle déclenche interrogent. Ces derniers mois, Sophia Aram semble s’être transformée en grand défouloir pour certains humoristes qui, ailleurs et à longueur de prises de paroles prônent sororité, écoute, respect et bienveillance. Face à ce déferlement continu, Aram devient une cible. Et enregistre également quelques soutiens fervents. Parmi ceux-ci, l’essayiste Tristane Banon interpelle en même temps qu’elle s’interroge : « Quand allons-nous, collectivement, arrêter de supporter tant d’indignité ? ».  Caroline Fourest est elle aussi montée au créneau en dénonçant « Du CNews inversé […] de l’humour sinistre au service d’une ambition politique ». Et l’on mesure alors la dynamique qui se constitue sans que rien ne puisse l’arrêter : un camp face à un autre. Une guerre des gauches à couteaux tirés. Et au milieu de tout ça, une artiste livrée en pâture à la vindicte populaire.

Le prix du courage

A l’ère des clashs et des roasts – ces cérémonies masochistes où l’on s’attaque (pour de rire) à un individu encaissant volontairement les coups pour prouver son ouverture d’esprit – l’affaire Aram aurait pu se dissoudre dans le grain bain des méchancetés entre comiques. Sauf que Sophia Aram n’est pas exactement une consœur comme les autres. Depuis des années, l’humoriste est devenue la cible de menaces récurrentes, de campagnes de haine en ligne et de harcèlement et vit en conséquence sous protection permanente. L’humour noir a ainsi bon dos. Quand on en remet volontairement une couche sur Aram, on sait pertinemment ce que l’on déclenche immanquablement dans la vie réelle : toujours plus de haine à son égard.

Le récent épisode regorge de leçons politiques qui en disent long sur la brutalité avec laquelle une partie de la gauche culturelle traite désormais ses propres hérétiques. Bon gré, mal gré, Aram est devenue une dissidente. Et pire encore si l’on écoute ses adversaires : une islamophobe, amie de l’État d’Israël, qui aurait cédé à l’air du temps en se droitisant. A l’écoute attentive de ses chroniques sur Inter comme à la lecture de pointilleuse de ses billets dans le Parisien et sur le site du Point, il semble pourtant qu’elle n’ait varié. Constante, Aram le confirme à qui veut l’entendre : « elle n’a pas bougé d’un millimètre, c’est la gauche qui a changé. » Campée sur le logiciel d’une gauche laïque, universaliste et social-démocrate, elle ne peut observer et déplorer le paradoxe à l’œuvre : si son camp reste majoritaire dans les urnes, il est trop silencieux. Surtout, il a aujourd’hui perdu la bataille de la communication.

Rien qui n’empêche pourtant Sophia Aram de combattre. Depuis 2023, l’artiste joue sur scène son quatrième one-woman-show malicieusement intitulé Le Monde d’après. Un spectacle dans lequel elle tacle et se moque – comme elle l’a toujours fait – des petites mesquineries de l’époque. D’aucuns y verront une référence subtile au monde d’hier de Zweig, peut-être aussi un clin d’œil malicieux au refrain « C’était mieux avant » rabâché à longueur d’antenne sur les plateaux et dans les médias. Pour Aram, le premier des dangers demeure celui de l’extrême-droite aux portes du pouvoir. La perspective d’un Bardella ou d’une Le Pen à l’Elysée fait figure de repoussoir. Pas de raison que cela change ! Dans Le Monde d’après, la connerie, les petites lâchetés ordinaires et la bigoterie n’ont pas disparu, loin de là… L’heure est aux indignations stériles, aux polémiques vulgaires. Aram, muée en chroniqueuse courageuse n’élude ni ne s’épargne rien. « Elle moque gentiment les revendications des minorités sexuelles, du peuple des offensés, les convergences de lutte improbables comme ces trans qui manifestent contre l’islamophobie… » analyse Aurélie Raya dans les colonnes du Point. « Elle touche tous azimuts, commente quant à lui Rémi Godeau dans l’Opinion. Extrémistes politiques et religieux, complotisme et wokisme, antisémites et anti-vax, Gilets jaunes et niqab, autoritarisme et communautarisme, tous et toutes y passent… Avec jubilation ! » Même l’actuel Président de la République dont elle déteste la pratique du sempiternel « en même temps », qui sème la confusion, rend toute décision illisible. « Il était allé s’exprimer dans les colonnes de Valeurs actuelles, ce qui est absolument honteux. Il a contribué à la banalisation. Ainsi, tout le monde finit par s’habituer à l’idée d’une Marine Le Pen présidente. Ça me révolte. C’est d’ailleurs pour cette raison que je me suis fâchée avec une partie de la gauche, qui jugeait que l’on pouvait s’abstenir face à Le Pen. Impossible ! » Se dessine au fil des années, le portrait d’une courageuse qui parle haut et ne recule devant rien.

Aujourd’hui quinquagénaire, Sophia Aram vient d’une époque peuplée de potes qui parait aujourd’hui désespérément lointaine. S’ensuit une jeunesse résolument humaniste et engagée, mobilisée contre la réforme Devaquet, la mort de Malik Oussekine et les salles de théâtre. À Trappes, en banlieue parisienne, elle se formera aux côtés d’Alain Degois dans une compagnie qui propulsera, entre autres, Jamel Debbouze et initiera toute une génération à la scène. Vient ensuite le temps des matchs d’improvisations où la jeune artiste perfectionne une langue bien pendue et une manière très personnelle de jouer de sa personne et de sa diction. En parallèle, cette fille de Marocains se forme aux langues O’, obtient une maitrise d’arabe et s’émancipe sans douleur, ni dramaturgie excessive. « Issue des quartiers populaires, où elle ne retourne plus guère, Sophia Aram a grandi dans un foyer modeste », poursuit Aurélie Raya. « Si vous lui suggérez qu’elle pourrait incarner une transfuge de classe, terminologie chère aux penseurs de la gauche radicale Didier Éribon et Édouard Louis, elle vous rétorque sa préférence pour le sociologue Gérald Bronner, qui attaque leur dolorisme triomphant. »

Lucidité et solitude

Récompensée du Molière de l’humour en 2024, l’humoriste renoue avec la longue tradition du rire comme remède aux angoisses de l’époque. Entre one-woman-show et soirée politique, la critique salue dans son spectacle un savant mélange de sérieux et de sourire, d’outrance et de raison. Aimée ou détestée, il se pourrait bien que l’artiste ait passé un cap. À la manière de Bedos, Desproges ou Le Luron avant elle, les leçons qu’elle donne regorgent de culot et d’une liberté qui se paie désormais au prix fort. Derrière la polémiste que ses détracteurs caricaturent volontiers en procureure obsessionnelle se dessine désormais un personnage plus mature, plus clairvoyant, qui ne s’embarrasse plus des conventions. Sans doute le réel a-t-il progressivement déplacé Sophia Aram du rire vers les idées. La voilà désormais plus précise, plus sérieuse, devenue grave bouffonne d’une République qui se cherche et parfois se fourvoie. Cette cohérence idéologique a un prix. Dans le champ médiatique contemporain, où l’humour se rêve souvent du côté de la bande et de la meute, Aram, trop lucide, avance sans équipe. Elle n’entre dans aucune case, n’appartient plus tout à fait au camp des blagueurs et pas davantage à celui des éditorialistes classiques. Trop clivante pour les uns, trop artiste pour les autres. Au risque de la solitude, Sophia Aram a choisi le chemin le plus exigeant.

Sophia Aram – Le Monde d’après

Jeudi 11 juin 2026 à 20h30 – Centre culturel d’Uccle

Infos et réservation https://www.ouvrirlesportes.be/

Écrit par : Laurent-David Samama

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