Première traduction française d’un roman yiddish de Kadya Molodowsky (1894-1975), De Lublin à New York. Journal de Rivke Zilberg (Éditions du Canoë) est un récit captivant sur l’exil, la perte et la réinvention identitaire.
Journal intime fictif allant du 15 décembre 1939 au 6 octobre 1940, De Lublin à New York suit le parcours d’immigrée de la jeune Rivke Zilberg à New York. Sa tante maternelle, son oncle et ses deux cousins vivent à Grand Street dans le Lower East Side. Rivke y retrouve le monde du Yiddishland et découvre la modernité américaine, niveleuse des traditions. Elle décrit avec ironie les péripéties de la recherche d’un emploi, les conversations en Yinglish, les rivalités amoureuses, les querelles de voisinage, les bals de charité et leurs disputes de préséance, etc. Solitude d’une « jeune fille de Lublin aux longues tresses », qui vit dans la précarité et raconte au quotidien ses tracas au sein d’une communauté dominée par le rêve américain et qui comprend mal les traumatismes du réfugié.
On apprend peu de choses sur le passé de Rivke, petite-fille de Reb Mottele Zilberberg et son voyage de Lublin à New York. C’est à Anvers, où vit son frère Chatskel, qu’elle a appris l’invasion de la Pologne et la mort de sa mère dans le bombardement de Lublin. Elle reçoit des lettres de son fiancé qui a fui la Pologne via la Roumanie et l’invite à le rejoindre en Terre d’Israël. Rivke enchaîne les petits boulots : blanchisseuse, brodeuse, ouvrière. Tiraillée entre le yiddish et l’anglais, son déracinement linguistique redouble l’exil géographique. Peu à peu, les liens l’attachant au passé se défont. Les entrées du journal s’espacent, puis se terminent lorsqu’elle alors se fiance à Red Levitt, son soupirant juif américain.
Expérience de l’exil et la modernité juive
Kadya Molodowsky publie son premier poème en 1920. Installée à Varsovie avec son mari Simkhe Lev, elle enseigne et participe activement à la vie littéraire yiddish. En tournée aux États-Unis en 1935, elle s’y établit, écrit pour la presse yiddish et fonde la revue Svive. Fun Lublin biz Nyu-york : tog-bukh fun Rivke Zilberg paraît en feuilleton dans le Morgn-zhurnal, avant d’être publié en 1942 par la maison d’édition Papirene Brikn que Kadya a créée avec son mari. « Rivke Zilberg » est un pseudonyme qu’elle a utilisée dans ses chroniques journalistiques. De Lublin à New York décrit avec réalisme[1] les conditions matérielles des réfugiés, les tensions intra-communautaires, les difficultés d’intégration. Haut-lieu de l’action, Grand Street était une rue commerçante animée du quartier juif du Lower East Side, bordée de tenements, ces immeubles locatifs exigus et surpeuplés. En 1953, Molodowsky adapte le Journal de Rivke en pièce de théâtre sous le titre A hoyz af Grend strit (Une maison sur Grand Street). Recueils de poèmes, romans, nouvelles, pièces de théâtre et essais : l’œuvre de Kadya Molodowsky a pour thèmes récurrents l’enfance, la condition des femmes, la tradition face à la modernité. Dans le monde anglophone, un travail de traduction l’inscrit dans l’histoire littéraire du XXe siècle comme une auteure majeure de l’expérience de l’exil et de la modernité juive.
[1] Un roman réaliste juif plus ancien, écrit en anglais, Journal d’une gréviste (éditions Payot) documente la lutte des jeunes ouvrières juives à New York sous forme de journal. En 1910, la journaliste juive Theresa Serber Malkiel (1874-1949) publie un livre sur la grande grève que viennent de mener les travailleuses du secteur de la confection, en majorité juives. Militante socialiste, soucieuse d’inciter ses concitoyens américains à la solidarité ouvrière, Malkiel raconte ce premier grand mouvement revendicatif féminin en écrivant le journal d’une jeune gréviste, Mary, américaine de souche !





